lundi 27 juillet 2009

Mode d'emploi pour parcourir 56km en 7heures

Nous avons quitté Dori à midi. Entassées dans la boîte arrière d'une vieille (vieillissime!) Land Rover, avec une bonne quinzaine de femmes et d'enfants, des piles de sacs pleins à craquer et une boîte de poules. Dans un espace de trois mètres carrés. A la sortie de la ville, le véhicule a ralenti. Mille hommes nous ont pris d'assaut, se ruant sans ménagement sur les barres métalliques qui formaient un support au-dessus de nos têtes. Ils se sont installés sur les bagages, les pieds ballottant dans le vide de chaque côté de nous. En levant les yeux, j'ai aperçu à quelques centimètres de mon visage une paire de foufounes bien écartillées de chaque côté d'une barre. J'espérais seulement que le passager n'ait pas envie de péter. De toute façon, avec la surdensité de population qui m'entourait, je ne m'en serais probablement jamais rendu compte. A ce moment, nous étions trente-quatre dans le taxi-brousse. Trente-quatre.

Nous avons abordé la piste et nous sommes enfoncés dans le Sahel, paré de ses plus belles couleurs (le vert, le vert et le vert) depuis le début de la saison humide. Hannah ayant terminé son stage à Ouaga, elle est venue me rejoindre pour que nous visitions ensemble le Grand Nord burkinabé. J'étais prête à tout. Pluie. Enlisement. Coupeurs de route. Mais, je l'avoue, pas quatre crevaisons. Quatre.

Nous allions joyeusement, échangeant des plaisanteries avec nos compagnes d'infortune sur les conditions dans lesquelles nous devions voyager, pareilles à des détenues en route pour le pénitencier. Et soudainement, PAOW. Le bruit a percé la quiétude du désert. Les trente et quelques passagers ont mis pied à terre sous le soleil brûlant de treize heures. J'ai sorti un foulard pour protéger ma peau, en dépit de ma bonne couche de crème solaire (et de la pellicule de poussière rouge qui y avait adhéré). Hannah et moi étions tout à fait enthousiastes, comme en témoignent les photos du début de la traversée. L'aventure en pleine brousse! Nous nous sommes réjouies davantage en constatant que le pneu de secours avait été installé en moins de deux. Nous avons repris place à bord, gougounes à la main, jambes pêle-mêle, ne sachant plus qui nous piétinions et qui nous piétinait. Jusqu'à ce que, quelques kilomètres plus loin, un "pssschhhiiitt" se fasse entendre. Re-stop. Re-tout le monde descend. La chambre à air du pneu avant avait rendu l'âme. Rendu l'âme? Pas tout à fait. En Afrique, il en faut du temps avant que quelque chose soit rendu inutilisable. Suivant une logique qui nous a échappé, le chauffeur a switché les deux pneus crevés, après avoir rafistolé la chambre à air - accidentellement démantibulé sa pompe à main - remonté une à une les pièces de son instrument - fini par gonfler la chambre à air - remis le pneu en place autour de la jante avec sa cro-barre (comment diable ça s'écrit ce mot-là?). Pendant ce temps, une fillette, bébé au bras, est allée voir Hannah: "Je demande l'eau." Ne pouvant lui refuser le précieux liquide, ma compagne a pratiquement vidé sa gourde dans sa bouteille. Personne d'autre n'avait apporté à boire. Du coup, je me suis retrouvée, grâce au maigre litre qui traînait au fond de mon sac, avec l'unique réserve d'eau pour tout l'équipage. Ca fait pas beaucoup de gorgées salvatrices per capita, ça. Hannah a commencé à s'énerver après les véhicules qui ne s'arrêtaient pas pour nous prêter main-forte. Visualisant sa propre carcasse désséchée au bord de la piste, sans doute, et craignant sérieusement pour l'hydratation du petit bonhomme, elle a fait preuve de tout le zèle dont elle était capable (et Dieu sait que Hannah Beattie peut être zélée et entêtée) pour que quelqu'un, quelque part, nous envoie des bidons d'eau. Mais nous avons redémarré avant, délestés d'une bonne quinzaine de passagers qui étaient parvenus à trouver un autre véhicule pendant notre arrêt forcé. Au moins avions-nous plus de place dans la boîte. C'était presque confortable. Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. Le bricolage de fortune a tenu jusqu'à un modeste hameau, où, de nouveau, nous avons crevé. Hannah a été soulagée de trouver un puits où remplir une bouteille, mais s'est mise à douter de l'efficacité de mes p'tites gouttes qui purifient l'eau et évitent quotidiennement tout plein de touristas aux Blancs.

Ne me demandez pas comment, mais le taxi-brousse s'est remis en route, avec à son bord des passagers de plus en plus fatigués et impatients. La nuit s'apprêtait à tomber et, mis à part mon estomac que j'avais dans les talons depuis la deuxième crevaison et qui me rendait un tantinet grognonne, mon calme restait imperturbable. Par un moyen ou un autre, le jour même ou le lendemain, nous allions atteindre notre destination; en attendant, il fallait apprendre à apprécier le chemin. Et ça, c'est une leçon que le Guatemala m'a enseignée il y a deux ans. Et que je n'ai pas oubliée.

A seulement quatre kilomètres de notre destination finale, devinez quoi? Le pneu avant a lâché. Il était dans un tel enchevêtrement, tout lacéré entre la jante et l'essieu; je ne suis pas une experte mais j'ai jamais vu une roue aussi amochée. Là, j'ai cru que c'était notre destin de marcher. Mais le sac de Hannah était trop lourd pour qu'elle puisse le traîner sur cette distance. C'est là qu'un ange est tombé du ciel dans son 4X4 blanc. Il nous a emmenées jusqu'à Gorom-Gorom, qui, en songhaï, signifie "Asseyez-vous, on va s'asseoir". Moi, j'avais plutôt envie de me coucher. Et de me doucher. Le Sahel avait mis ma patience à rude épreuve, mais j'avais passé le test haut la main.

Alors, vous avez bien compris? C'est comme ça qu'il faut faire pour mettre sept heures à franchir 56 malheureux kilomètres.

5 commentaires:

  1. Grand-maman Fernande a bien ri quand elle a lu l'histoire des chameaux.Elle ne veut pas que tu te maries pour 50 chameaux, à ses yeux, tu vaux des millions de chameaux et de plus, les chameaux ne vivraient pas bien à Montréal... .... Elle est contente d'avoir des nouvelles. xx xx

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  2. La patience est d'or!!!
    Que faire d'autre quand il n'y a rien d'autre a faire que la patience!!!

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  3. Salut Vicki !

    J'adore lire tes récits d'aventure ! Tu écris tellement bien ! Continue de profiter de l'expérience, et prends bien soin de toi.

    Liliane
    -xxx-

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  4. Serais-tu capable de formuler une théorie, en prenant tes expériences au BURKINA, qui mise sur le temps alloué pour parcourir les distances (distances = à l'africaine)?
    hahaha!

    bonne patience!

    Jose Fuca xx

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  5. Qu'auraient fait les pauvres clients impatients de la banque laurentienne à ta place?! Probablement mort d'impatience! hahaha! Ton histoire de persévérance ma drôlement fait penser à eux, désolé, c'était plus fort que moi!

    Tu es vraiment bonne et forte d'avoir passé à travers cette aventure! Il faut croire qu'on peut pousser notre limite plus loin qu'on pense parfois!

    xxx
    ps: D'accord que tu vaux des centaines de millions de chameaux...! et + !

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C'est un plaisir de savoir que tu suis mes aventures!