lundi 3 août 2009

Un peu de pluie, et un peu de soleil...

L'Afrique m'a usée comme une vieille corde. Ma fièvre typhoïde m'a laissée sans énergie. Epuisée. Et à bout de patience. Tant envers moi-même qu'envers les autres. Je me sens à l'image des pneus complètement foutus des véhicules qui m'ont transportée à travers le Sahel, au fil des crevaisons. Finie. Bonne pour la cour à scrap.

Si je me lève le matin après une dizaine d'heures de sommeil profond, je retournerais volontiers au lit. Dès le début de l'après-midi, j'ai envie de faire la sieste. Et le soir, je m'endors dès 20 heures. Depuis que je suis tombée malade, les jours se succèdent et se ressemblent tous: vus à travers ma lorgnette de voyageuse lessivée, ils paraissent ternes et sans vie, sans couleurs ni saveurs, si ce n'est celle des spaghettis à l'huile et à la pâte de tomate que j'avale quotidiennement. Ca m'attriste d'écrire une chose pareille, mais vu les circonstances, il était temps qu'août arrive pour sonner le glas de mon départ du Burkina.

Et j'en ai marre d'être la vache à lait de tout le monde.
- Vicki! Donne-moi de l'ail.
- Vicki! Donne-moi 1000 francs, je dois payer quelque chose.
- Vicki! Tu n'as pas de médicament contre la diarrhée?

Le fardeau d'être blanc est devenu trop lourd à porter.

Mais, c'est terminé. C'est fini. Fini, Noum qui répète inlassablement l'intégralité du discours de feu-président révolutionnaire Sankara. Les interminables conversations tenues exclusivement en fulfulde (dont j'ai fini par ne jamais avoir de cours, contrairement à ce qui avait été convenu). Les coqs qui s'époumonnent à toute heure du jour et de la nuit, l'horloge biologique apparemment fort déréglée. Plus de riz gras, de riz sauce, d'omelettes aux oeufs de pintade, de spaghettis. Plus de visiteurs qui arrivent sans crier gare, comme des cheveux sur la soupe, alors qu'on a envie d'être tranquille. Plus de rastas qui, dès qu'ils aperçoivent un bout de peau blanche, font ralentir leur moto pour déglutir un ô! combien énervant et repoussant "Ouaaais, c'est commeeent?". Plus de faux types collants qui enchaînent infailliblement la même rengaine: "C'est la France? C'est la Hollande?" dans l'espoir d'attirer une nouvelle victime dans leurs filets. Et, surtout, plus de "TOUBAKOU!" "LE BLANC!" "LA BLANCHE!". Ouais. Il était temps que je quitte Bani, car si un seul de ces cris parvenait une fois de plus jusqu'à mes oreilles, je tapais quelqu'un. Même les enfants, qui sont nombreux à quémander les étrangers au village, m'étaient devenus insupportables. Ils lâchent pourtant des boutades du plus haut comique, dues à leur méconnaissance du français. Je me suis fait appeler "Monsieur" à quelques reprises. Le plus drôle, et le plus cute, c'est quand ils s'exclament "CA VA LES BIDONS?", la voix secouée par les soubresauts de la course effrénée de leurs p'tites jambes crottées sur le sable. Les bidons, au Burkina, ce sont les bouteilles d'eau dont les Blancs sont les consommateurs presque exclusifs et dont les enfants sont en quête constante pour gagner un objet pour jouer. Ca va les bidons... ça va les cadeaux? Ca va les bonbons? Donne-moi 100 francs. Et c'est reparti. Le Blanc, alias Père Noël.

J'ai quitté Bani. Avec un arrière-goût d'amertume dans la bouche.

Et puis, au milieu de ces nombreuses sources d'exaspération est survenu un petit bonheur. Un rayon de soleil haut comme trois pommes, portant le nom de Soumaïla. Il est devenu mon fils au moment où j'ai décidé de le parrainer et de financer ses études primaires. Une opportunité dont il n'aurait probablement jamais pu bénéficier autrement, vu la pauvreté de sa famille. Lui-même est un peu amoché: la teigne ravage ses cheveux crépus, et une brûlure mal soignée lui a laissé le majeur et l'index gauches soudés à la paume, atrophiés. Mais il a le regard vif et coquin. Son petit rire cristallin s'élève pour un rien. Et il est terriblement malin. Intelligent. En dépit de son jeune âge (plus ou moins cinq ans, on ne sait pas trop) on sait déjà qu'il sera un grand dragueur...

Nous l'avons emmené à l'hôpital de Dori (brrr!!! Lugubres souvenirs de l'hôpital!) pour s'informer d'une éventuelle intervention chirurgicale sur ses petits doigts. Minimum 150$ de frais, sans compter complications possibles, et de faibles chances de réussite. Je me demande encore si ça vaut le coup d'essayer. Après avoir consulté le chirurgien, nos estomacs dans les talons nous ont portés jusqu'à un kiosque pour se restaurer. Il fallait voir le petit dévorer une assiette de riz. Puis une deuxième de macaroni. Puis, encore, une tasse de yaourt à boire. "Na weli", ne cessait-il de répéter, avide, entre deux gorgées. "C'est bon". J'aurais donné n'importe quoi pour avoir ma caméra vidéo et filmer ses mimiques. Soumaïla a éveillé en moi un instinct maternel que je ne me connaissais pas encore...

Le ventre bien rempli (pour certains plus que pour d'autres! humhum!) nous nous sommes mis en quête de chaussures, de vêtements et d'un sac à dos. Le nécessaire pour la rentrée, quoi. Soumaïla crevait de fierté devant ses nouvelles acquisitions. En rentrant à Bani sur la grosse moto rouge, il s'est endormi dans mes bras, bien calé entre Noum et moi, le nez dans son chandail qui battait au vent. J'adore le voir trottiner à mes côtés, ramassant un caillou au passage, m'agrippant le petit doigt au lieu de me prendre la main entière comme le font les autres enfants, et ne cessant de débiter des flots de paroles qui me sont incompréhensibles. Sa première année à l'école sera difficile: il devra y apprendre le français. Pourquoi l'ai-je rencontré la veille de mon départ de Bani? J'aurais pu faire plus ample connaissance avec sa famille, son environnement, son quotidien. Pour l'instant, il ne me reste que le souvenir de son regard rieur et de son sourire charmeur, immortalisés sur ma carte mémoire et gravés dans mon coeur. Soumaïla! Tu me manques déjà!

Cette nuit, je m'envole pour le Maroc. Pour un autre monde. Une autre réalité encore.

4 commentaires:

  1. Wow Vicki,
    j'ai les larmes aux yeux,...et des milliers de frissons...Ta rencontre avec Soumaila est si intense...Je suis certaine qu'il se souviendra de toi à jamais! Tes grands gestes seront récompensés!

    Et pour le reste...ton passage à Bani qui t'a plutôt épuisée, avec du recul, te seras fière d'avoir relevé ce défi. Quand tu seras prête, je serai là pour toi, pour t'écouter.

    Je t'adore et bon voyage au Maroc!!! Amuses-toi bien avec Jess, je suis certaine que tu pourras te changer les idées, vous êtes folles ensemble! Hahaha! Le rire c'est le meilleur remède pour la santé! C'est prouvé!

    XxXxXxXxX
    Val

    RépondreSupprimer
  2. ...pas de paroles virtuelles pour commenter ton dernier recit...je vais te preparer une bonne bouffe et acheter une bonne bouteille vin pour discuter a propos de tes experiences et tes reflexions.

    Hasta muy pronto!!
    Des souries à volonte!

    Jose xx

    RépondreSupprimer
  3. Bon voila, c'est clair et net tant qu'a moi.

    Je crois que ton sejour au Maroc sera une tres bonne transition avant de revenir dans "notre monde", en plus tu seras avec Jessica.
    Profite de ces jours pour TE REPOSER
    et RELAXER, tu le merites bien apres cette aventure...
    L'energie va revenir au gallop dans qq jours, apres avoir change d'environnement et surtout de nourriture, je te connais...

    Ton pays et ton monde t'attendent,
    donc prend ca easy!


    dadXXXXX

    RépondreSupprimer
  4. Snif...Snif...Que d'émotions !
    Épuisée! Vidée! C'est normal après de telles expériences « humaines» vécues aussi sérieusement, aussi intensément comme tu sais le faire.
    Le Maroc saura recharger tes batteries !
    Je t'attends pour « jaser» d'école !!!!
    Je t'aime fort !
    xx xx

    RépondreSupprimer

C'est un plaisir de savoir que tu suis mes aventures!