lundi 20 juillet 2009

Quand la machinerie disjoncte... (version intégrale)

C'était presque trop beau pour être vrai. Deux mois d'Afrique sans aucun désagrément plus grave que la diarrhée à deux ou trois reprises. Eh bien, cette semaine, j'y ai goûté.

Tout a commencé lorsque j'ai décidé d'aller passer le weekend à Ouaga, question de faire quelques (!) emplettes et d'accumuler des provisions pour la suite de mon séjour à Bani. Hannah et moi nous sommes longuement obstinées pour résoudre le dilemme suivant: est-ce pire, du point de vue environnemental, de prendre des sacs de plastique pour nos achats ou des piles jetables pour la caméra numérique? Le débat a fini en queue de poisson. Oh! Et je me suis injustement fait traiter de raciste en pleine rue par les vendeurs et rabatteurs du centre-ville alors que je ne cherchais qu'à fuir leurs propositions et questions incessantes et insistantes. Les pauvres. C'est facile de jouer la carte du racisme lorsque l'on n'a plus aucun argument de vente pour retenir la tite blanche qui nous file entre les doigts. D'autant plus que c'est toujours une insulte qui va droit au coeur. Dites-moi, diantre, qu'est-ce que je foutrais en Afrique si j'avais des sentiments discriminatoires envers les Noirs? Décidément, y'en a quelques-uns qui auraient intérêt à réfléchir avant d'ouvrir la bouche...

Toujours est-il que dimanche, j'ai repris la route de Bani, les sacs bien pleins de victuailles et le système digestif quelque peu incommodé. Je voulais fondre sur mon banc défoncé pendant les quatre heures du trajet. Ce qui ne m'a toutefois pas empêchée de me lever, à l'instar de tous les passagers, pour mieux observer un bus renversé sur l'ancienne route, emporté par la force de l'eau qui inondait librement un tronçon de pont. J'étais passée par là quatre jours plus tôt dans des conditions identiques. De toute évidence, d'autres n'ont pas eu ma chance. En arrivant à Bani, ma condition a continué à se détériorer. En soirée, je faisais 39.3° de fièvre et me trouvais dans un état pitoyable. Deux comprimés d'Imodium ont suffi à calmer ma diarrhée (que dis-je! m'ont confectionné un véritable bouchon intestinal, plutôt), mais cette modeste amélioration n'a pas convaincu Ousmane de ne pas m'emmener au dispensaire. Le dispensaire... je m'y rendais pour la troisième fois, mais les deux premières, c'était pas moi la malade. L'infirmière m'a fait passer devant tout le monde, de façon tout à fait injuste envers les Peuls qui attendaient déjà patiemment, comme pour redonner vigueur au postulat colonial de la suprématie des Blancs sur les Noirs. Mais ma fièvre ne me laissait pas réfléchir davantage à ces considérations éthiques et je me suis réjoui d'avoir du personnel médical devant moi.

- Bonjour, ça va?
- Ca va un peu.
- Alors, vous ne vous sentez pas?
- Non.
- Vous avez quoi?
- J'ai la fièvre, la diarrhée, et j'ai mal ici (au flanc droit) depuis hier.
La femme a consigné mes symptômes dans son Grand Cahier de consultations avant de me demander d'aller me procurer un carnet de santé, où elle a ensuite tout recopié. Puis le major est arrivé (le bonhomme, j'ai pas trop compris son rôle: médecin? infirmier en chef? responsable du dispensaire?) et ensemble ils ont commencé à discuter de la dose adéquate de quinine à m'administrer. Je m'imaginais déjà à l'article de la mort, héroïque, terrassée par une crise de malaria foudroyante.
- La quinine? C'est pas le traitement pour le paludisme, ça?
Acquiescements.
- Vous croyez que j'ai le palu?
Nouveaux hochements de tête. Le major s'est mis à expliquer: "La Malarone que vous prenez déjà c'est uniquement préventif, c'est pas curatif, donc on va vous prescrire la quinine." Erreur, cher major! A dose différente, la Malarone est curative; si vous n'êtes pas au courant, vous feriez mieux de retourner sur les bancs d'école au lieu de raconter n'importe quoi aux toubakou malades qui se présentent à vous.
- Vous allez me faire le test, au moins, avant de changer ma médication comme ça?
Connaissant l'aptitude des gens ici à diagnostiquer le palu à tort et à travers, j'ai cru bon d'exiger l'analyse sanguine (communément appelée la "goutte épaisse") pour confirmer leurs assomptions.
- Y'a pas le test ici. Pour ça, il faut aller à Dori.
Dori!! Putain!! (Je vis entourée de Français ces temps-ci. Ca commence à transparaître dans mon langage.) J'ai remercié l'infirmière et son major de pacotille et j'ai repris le chemin de l'auberge avec Ousmane. Où je suis tombée sur qui? Laurent, un prof français rencontré quelques semaines plus tôt à Banfora, et ses quatre compagnons de voyage, qui venaient passer deux jours à Bani. Mis au fait de mon état de santé, chacun y est allé de sa suggestion:
- Non mais la goutte épaisseuh, même si c'est négatifeuh, ils vont quand même te donner le traitement curatifeuh tu sais...
- Ouais, pas besoin d'aller jusqu'à Dori-euh, tu peux facilement te traiter toi-mêmeuh!
- Ah, mais si tu tiens à aller à Dori, on va t'emmener chez les Pères Blancs-euh, tu vas pouvoir bien te reposer là-bas.
Et Laurent, qui a cru bon de prendre les choses en main-euh (oups!), a décrété:
- Allez, prépare tes trucs-euh. On t'accompagne.
Et c'est ainsi que cinq Français et un Burkinabé ont grimpé à bord du bus pour Dori, dans le noble but d'accompagner une tite Canadienne fiévreuse à l'hôpital.

Centre Hospitalier Régional de Dori. Encore une fois, on m'a fait passer devant tout le monde. Un patient était déjà installé dans la salle de consultation, mais qu'importe: ici, on peut voir plusieurs patients simultanément, au diable la confidentialité et l'intimité, plus on est de fous, plus on rit, non? Et puisque c'est bien plus convivial de manier des seringues devant un public, une infirmière m'a prélevé du sang en plein milieu de la pièce pour le test de la goutte épaisse, qui allait déterminer si oui ou non un satané moustique m'avait transmis le paludisme. Mais elle a manqué son coup. Sept jours plus tard, mon avant-bras arbore encore un gros bleu. Un homme que j'ai pris pour un docteur a alors pris la parole: "Mmmh, c'est la gastro que vous avez." Ah, bon. Moi, la dernière fois que j'ai eu la gastro, je me dégueulais les tripes, hein, doc.

Pas convaincue de son diagnostic à la con, je suis sortie à l'extérieur pour attendre le résultat du test. Négatif. Deux réactions en simultané: "Fiou." J'ai pas le palu. Immédiatement suivi de "Merde." C'est quoi, alors? Il a quand même fallu que je consulte, pour l'interprétation du résultat pourtat "négatif", un autre docteur (ou plutôt, j'allais le découvrir, un homme qui jouait au docteur.) Il m'a fait entrer dans son bureau ultra-climatisé (comme si je n'étais pas déjà assez malade ainsi), m'a demandé mon carnet de santé et y a rédigé un véritable roman ponctué de mots de transition tels que "cependant" et "par ailleurs". Une prose digne de Victor Hugo. Je me suis permis de l'interrompre:
- Docteur, pour l'Efferalgan que l'infirmière m'a prescrit, quelle est la dose à prendre?
L'Efferalgan est un comprimé efferverscent destiné à faire baisser la fièvre.
- Mmm. Quel est votre poids?
- 58 kg. (Heureusement que l'on m'avait pesée à Bani le matin même, sinon je n'aurais pas su.)
- 58 kg. Mmmmm. (Marmonnements.) Alors il faut multiplier par 5, donc 250 humhum... (Grommellements.)
Il s'est mis à pitonner dans l'outil calculatrice de son téléphone portable à écran tactile et après deux bonnes minutes de calculs et de réflexions, il a déclaré: "Un comprimé suffit." AYOYE! Et si c'est de morphine dont j'avais eu besoin, aurait-il été en mesure de calculer ma dose avant que je ne meure de douleur?!

Bref. Après cet épisode que j'aurais trouvé fort cocasse en d'autres circonstances, le pseudo-médecin a annoncé: "Bon. Je vais vous ausculter." Ah ouais? Vous allez faire ça, vous?! Il m'a fait allonger sur la table d'examen en m'enfonçant son index un peu partout dans l'abdomen. "Ca vous fait mal? Ce n'est pas le moment de jouer à l'héroïne courageuse, vous savez." Ah, zut, c'est raté, Vicki. Il a indiqué dans mon carnet que tout était normal avant de se lancer dans de longs palabres dont je n'ai absolument rien compris. J'ai seulement retenu qu'il me donnait congé jusqu'au lendemain, où j'allais devoir faire une échographie (!), un test pour la fièvre typhoïde et la numération de ma formule sanguine. Olé!

A ma sortie du bureau, carnet de santé et mille ordonnances en main, je me suis laissée transporter par le tourbillon des Français jusque chez les Pères Blancs, une communauté religieuse qui a eu la bonté d'accueillir "une jeune coopérante un peu malade et ses six accompagnateurs". (Si au moins le titr de "coopérante" m'était approprié. Mais compte tenu du boulot accompli jusque là - c'est-à-dire aucun - je le trouvais un peu présomptueux.) J'ai roupillé sous le ventilo tout l'après-midi, n'ouvrant l'oeil que pour dévorer quelques bananes dénichées par mes sauveteurs - une denrée surabondante à Ouaga mais hyper rare au Sahel.

Mardi, 7h00 am. Accompagnée d'Ousmane qui avait depuis longtemps renoncé à essayer de suivre l'évolution de ma saga médicale (de toute façon, les termes médicaux, il ne les connaît pas vraiment, du moins pas en français), je me suis pointée au labo de l'hôpital, où patientaient déjà une bonne douzaine de femmes peules magnifiquement vêtues (au Burkina, les gens se mettent toujours sur leur 36 pour aller consulter le médecin). Cette fois, on ne m'a pas fait de faveur, je n'ai dépassé personne, on m'a traitée comme une Burkinabé et ça m'a fait bien plaisir. J'étais sur le même pied d'égalité que mes voisines de banc. Un infirmier pas sympa m'a prélevé du sang en quelques secondes; les résultats seraient prêts à midi...

En attendant, Ousmane nous a emmenés tourner dans le marché et magasiner articles de cuir et bijoux touareg (un guide restera toujours un guide, et des toubakou resteront toujours des toubakou!) Comme j'avais un peu retrouvé la forme, je les ai suivis, mais n'avais qu'une envie: qu'arrive midi. A onze heures, n'y tenant plus, je suis allée soudoyer un infirmier avec ma triste histoire pour tenter d'obtenir avant l'heure convenue LE RESULTAT. Et je l'ai eu. Un papier décoré de deux étampes: l'une "négative", l'autre "positive". J'allais enfin être fixée, ai-je cru. Après avoir déblatéré un paquet de mots inutiles - les hommes sont les mémères de l'Afrique - le docteur de la veille m'a expliqué ce qui me terrassait de la sorte:
- C'est soit la fièvre typhoïde, soit une salmonelle. Pour savoir laquelle précisément, il faut aller faire un test à Ouaga.
J'ai failli m'étouffer. Ouaga?! Attendre encore? Me taper quatre heures de route dans mon état précaire? J'ai pris une grande inspiration pour ne pas péter les plombs devant le doc, qui là, aurait ajouté "démence" à son diagnostic et "Valium" sur son ordonnance. Il m'a fait promettre de prendre des antibiotiques au plus sacrant sinon j'allais me retrouver avec des trous dans les intestins - et, dans pareille éventualité, que je n'aille surtout pas pleurer sur son épaule, m'a-t-il recommandé, plein d'empathie. J'ai pris mes cliques et mes claques et j'ai fui ce lieu maudit où chaque employé me semblait plus incompétent que son voisin, pour plutôt demander conseil à Hannah, à Ouaga, dont les connaissances en tant qu'étudiante en médecine étaient à mes yeux beaucoup plus crédibles et fiables. Puisque la fièvre typhoïde et la salmonelle se traitent avec le même antibiotique, j'ai pris la sage décision de rester à Bani et de m'auto-traiter. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, après tout. Surtout lorsqu'il est question de santé. En Afrique.

Petit à petit, j'ai repris du poil de la bête. La fièvre a complètement cessé. Je me suis mise à la diète au couscous nature, au pain et à l'eau, ce qui a eu pour heureuse conséquence de faire disparaître la colonie de vilains et disgracieux boutons qui avait élu domicile sur mon menton à cause de mon alimentation huileuse à l'excès. Un mal pour un bien. Quand même, je dois une fière chandelle à tous ces Français qui ont si bien pris soin de moi: Bénédicte et Bernard, Laurent, Caroline, Bertrand, François, Florent, et Hannah. Quant aux docteurs burkinabé sur lesquels j'ai eu la malchance de tomber (!), je ne peux que demeurer sceptique face à leurs compétences en comparaison aux standards occidentaux. Le plus hallucinant (et à la fois tout à fait compréhensible) c'est de voir les gens du peuple qui leur vouent une confiance aveugle et qui ne les remettent jamais en question - de toute façon, comment pourraient-ils, eux qui souvent ne savent même pas lire?...

Vous savez pas le boutte d'la marde dans toute cette histoire? J'ai une dent de sagesse qui s'est remise à pousser.

2 commentaires:

  1. Humm... ca porte a reflechir cette histoire medicale!

    Bon, je commencais a me demander ce qui etait arrive a cette dent de SAGESSE qui avait arrete de pousser...
    Garde le sourire, car tu es desormais aussi populaire que Celine!
    dumoins a Bani!!!

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  2. Mon dieu fait moi pu peur de même! J'suis contente que tu ais repris du mieux! Au moins avec toute cette histoire, tu as réussi à me faire rire! Surtout le passage avec l'accent français!!! Même en lisant ton texte je croyais entendre parlé un vrai français de France!

    Lâches-pas, la santé c'est tout ce qui compte! Prends le temps de t'arrêter pour prendre soin de toi, je veux te revoir top shape!

    Une dent de sagesse qui pousse,ça ça fait mal! j'te comprends tellement, tu n'envisagerais pas de te la faire enlever en Afrique? Peut-être que les dentistes sont plus compétents et efficaces que les médecins?!

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C'est un plaisir de savoir que tu suis mes aventures!