Nous avons quitté Dori à midi. Entassées dans la boîte arrière d'une vieille (vieillissime!) Land Rover, avec une bonne quinzaine de femmes et d'enfants, des piles de sacs pleins à craquer et une boîte de poules. Dans un espace de trois mètres carrés. A la sortie de la ville, le véhicule a ralenti. Mille hommes nous ont pris d'assaut, se ruant sans ménagement sur les barres métalliques qui formaient un support au-dessus de nos têtes. Ils se sont installés sur les bagages, les pieds ballottant dans le vide de chaque côté de nous. En levant les yeux, j'ai aperçu à quelques centimètres de mon visage une paire de foufounes bien écartillées de chaque côté d'une barre. J'espérais seulement que le passager n'ait pas envie de péter. De toute façon, avec la surdensité de population qui m'entourait, je ne m'en serais probablement jamais rendu compte. A ce moment, nous étions trente-quatre dans le taxi-brousse. Trente-quatre.
Nous avons abordé la piste et nous sommes enfoncés dans le Sahel, paré de ses plus belles couleurs (le vert, le vert et le vert) depuis le début de la saison humide. Hannah ayant terminé son stage à Ouaga, elle est venue me rejoindre pour que nous visitions ensemble le Grand Nord burkinabé. J'étais prête à tout. Pluie. Enlisement. Coupeurs de route. Mais, je l'avoue, pas quatre crevaisons. Quatre.
Nous allions joyeusement, échangeant des plaisanteries avec nos compagnes d'infortune sur les conditions dans lesquelles nous devions voyager, pareilles à des détenues en route pour le pénitencier. Et soudainement, PAOW. Le bruit a percé la quiétude du désert. Les trente et quelques passagers ont mis pied à terre sous le soleil brûlant de treize heures. J'ai sorti un foulard pour protéger ma peau, en dépit de ma bonne couche de crème solaire (et de la pellicule de poussière rouge qui y avait adhéré). Hannah et moi étions tout à fait enthousiastes, comme en témoignent les photos du début de la traversée. L'aventure en pleine brousse! Nous nous sommes réjouies davantage en constatant que le pneu de secours avait été installé en moins de deux. Nous avons repris place à bord, gougounes à la main, jambes pêle-mêle, ne sachant plus qui nous piétinions et qui nous piétinait. Jusqu'à ce que, quelques kilomètres plus loin, un "pssschhhiiitt" se fasse entendre. Re-stop. Re-tout le monde descend. La chambre à air du pneu avant avait rendu l'âme. Rendu l'âme? Pas tout à fait. En Afrique, il en faut du temps avant que quelque chose soit rendu inutilisable. Suivant une logique qui nous a échappé, le chauffeur a switché les deux pneus crevés, après avoir rafistolé la chambre à air - accidentellement démantibulé sa pompe à main - remonté une à une les pièces de son instrument - fini par gonfler la chambre à air - remis le pneu en place autour de la jante avec sa cro-barre (comment diable ça s'écrit ce mot-là?). Pendant ce temps, une fillette, bébé au bras, est allée voir Hannah: "Je demande l'eau." Ne pouvant lui refuser le précieux liquide, ma compagne a pratiquement vidé sa gourde dans sa bouteille. Personne d'autre n'avait apporté à boire. Du coup, je me suis retrouvée, grâce au maigre litre qui traînait au fond de mon sac, avec l'unique réserve d'eau pour tout l'équipage. Ca fait pas beaucoup de gorgées salvatrices per capita, ça. Hannah a commencé à s'énerver après les véhicules qui ne s'arrêtaient pas pour nous prêter main-forte. Visualisant sa propre carcasse désséchée au bord de la piste, sans doute, et craignant sérieusement pour l'hydratation du petit bonhomme, elle a fait preuve de tout le zèle dont elle était capable (et Dieu sait que Hannah Beattie peut être zélée et entêtée) pour que quelqu'un, quelque part, nous envoie des bidons d'eau. Mais nous avons redémarré avant, délestés d'une bonne quinzaine de passagers qui étaient parvenus à trouver un autre véhicule pendant notre arrêt forcé. Au moins avions-nous plus de place dans la boîte. C'était presque confortable. Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. Le bricolage de fortune a tenu jusqu'à un modeste hameau, où, de nouveau, nous avons crevé. Hannah a été soulagée de trouver un puits où remplir une bouteille, mais s'est mise à douter de l'efficacité de mes p'tites gouttes qui purifient l'eau et évitent quotidiennement tout plein de touristas aux Blancs.
Ne me demandez pas comment, mais le taxi-brousse s'est remis en route, avec à son bord des passagers de plus en plus fatigués et impatients. La nuit s'apprêtait à tomber et, mis à part mon estomac que j'avais dans les talons depuis la deuxième crevaison et qui me rendait un tantinet grognonne, mon calme restait imperturbable. Par un moyen ou un autre, le jour même ou le lendemain, nous allions atteindre notre destination; en attendant, il fallait apprendre à apprécier le chemin. Et ça, c'est une leçon que le Guatemala m'a enseignée il y a deux ans. Et que je n'ai pas oubliée.
A seulement quatre kilomètres de notre destination finale, devinez quoi? Le pneu avant a lâché. Il était dans un tel enchevêtrement, tout lacéré entre la jante et l'essieu; je ne suis pas une experte mais j'ai jamais vu une roue aussi amochée. Là, j'ai cru que c'était notre destin de marcher. Mais le sac de Hannah était trop lourd pour qu'elle puisse le traîner sur cette distance. C'est là qu'un ange est tombé du ciel dans son 4X4 blanc. Il nous a emmenées jusqu'à Gorom-Gorom, qui, en songhaï, signifie "Asseyez-vous, on va s'asseoir". Moi, j'avais plutôt envie de me coucher. Et de me doucher. Le Sahel avait mis ma patience à rude épreuve, mais j'avais passé le test haut la main.
Alors, vous avez bien compris? C'est comme ça qu'il faut faire pour mettre sept heures à franchir 56 malheureux kilomètres.
lundi 27 juillet 2009
Ce matin, alors que je partais récupérer la pile de ma caméra laissée à charger à l'antenne*, un homme à bicyclette m'a abordée en fulfulde. Sa conversation dépassant largement les expressions de salutations auxquelles se limite ma connaissance de la langue, nous avons recouru au gardien pour assurer la traduction.
- Il se cherche une femme comme vous. Mais ah! Est-ce qu'il aura les moyens?
- Ah, moi, j'ai dit, ça coûte cher, et c'est payable en chameaux.
Ici, les gens utilisent invariablement chameau et dromadaire pour désigner la bête à une bosse.
- L'homme dit qu'il a beaucoup de chameaux, il en a quinze!
Sur ces entrefaits, j'ai remercié le gardien, lancé un sourire à mon nouveau prétendant, récupéré ma batterie et repris le chemin de l'auberge. Sitôt rentrée, j'ai pris Ousmane d'assaut:
- Ousmane! Quinze chameaux pour me marier, est-ce que c'est assez?
- Eh! Quinze chameaux! Ca manque hein! Pour te marier, ça vaut au moins trente, quarante chameaux. Quinze, en tous cas, ça manque.
Rassurée sur ma valeur marchande en tant qu'épouse potentielle, j'ai pu aller me doucher l'esprit tranquille. A peine sortie du petit enclos de banco, enroulée dans mon pagne, seau et savon à la main et encore dégoulinante, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur quatre des fillettes qui, selon leur humeur ou leur disponibilité, font aléatoirement partie de mes petits étudiants. Il n'était pas encore 8h00.
- Bonjour! Bien réveillées?
- Oui!
- Vous venez pour l'école?
- Oui!
- Ah mais moi je suis pas prête. Il faut me laisser prendre mon petit déjeuner, et ensuite on va commencer.
Ici, c'est comme ça. Les enfants attendent toujours après la maîtresse; c'est elle qui fait la pluie et le beau temps. Apparemment, je ne fais pas exception - on prend vite le rythme local, je vous assure. Et la seule fois où la maîtresse (i.e. Vicki) a attendu après ses élèves, elle a perdu patience et annulé la classe.
Ousmane a fait chauffer l'eau pour le thé et est allé chercher du pain. Tartines à la margarine et au sucre, vous avez déjà essayé? Quand il y a deux mois qu'on a vu ni confiture, ni beurre de peanut, ni Nutella, et encore moins des céréales Special K saveur vanille et petits fruits (un clin d'oeil à mon garde-manger montréalais!), ça passe drôlement bien. La panse remplie, mais les méninges encore ensommeillés, j'ai repensé en souriant à la soirée de la veille. J'avais invité un touriste français qui lui avait choisi le mauvais endroit où passer sa seule nuit à Bani (i.e. la seule autre auberge du village). Noum s'était donné la mission de nous raconter les plus abracadabrantes des histoires sur les Chinois (comme s'il s'y connaissait en matière de Chinois). Ousmane avait passé la soirée à garrocher au loin, par-dessus ma tête, comme s'il s'agissait de vulgaires cailloux, les gigantesques bibittes à carapace qui lui atterrissaient sans cesse dessus. Aziz, après s'être gavé de riz gras, s'était subitement mis à ronfler, plié en deux sur le banc de bois. Et moi? Moi, je riais aux larmes, témoin hilare des niaiseries, des créatures volantes, des ronflements. A minuit, n'en pouvant plus, j'ai sorti mon matelas dehors et me suis endormie, une fois de plus, à la belle étoile.
Les fillettes m'ont tirée de mes souvenirs. Des garçons sont arrivés, aussi. Les fouteurs de trouble. Nous avons traversé dans la cour de la nouvelle auberge, ma salle de classe improvisée, non sans croiser quelques courants d'air nauséabonds au passage. Les pluies combinées à la chaleur ne font pas bon ménage dans les villages sahéliens. On aurait dit que les latrines - qui sont toutes à ciel ouvert - sont en train de fermenter. Des centaines de milliards de mouches sont apparues, aussi, et comme Geneviève me disait lorsque nous étions à Ouaga, elles sont d'une arrogance insupportable. Tout ça me fait craindre le pire: épidémie de choléra, d'hépatite virale, de vers intestinaux. Rassurez-vous. Je m'y connais à peu près autant en matière de maladies infectieuses qu'en mécanique, c'est-à-dire pas beaucoup. Je devrais être en mesure de retourner saine et sauve au Quéec, et sans trop de virus dans l'organisme. Fingers crossed.
En classe, nous avons commencé la géographie du Canada. Un concept un peu abstrait compte tenu du fait que mes élèves ignoraient ce qu'est l'Afrique. Les saisons, ça, par contre, ils connaissent, et je leur ai enseigné qu'il en existe quatre dans mon beau pays (contre deux au Burkina). Ils ont copié les nouveaux mots sur leur ardoise et je leur ai fait articuler: "Prin-temps! Prin-temps! Pas trin-temps!". Pas "pren-ton" non plus, à la française; nonon, un beau printemps lourd d'accent québécois, bien de chez nous. Quand j'ai senti que j'étais sur le point de perdre leur attention, nous sommes passés au français. Je ne me rappelle plus quelle phrase j'ai écrit au tableau, mais la plus vieille m'a fait remarquer que j'avais omis la majuscule au début. Elle s'est levée et a récité d'un trait, comme une automate: "La-phra-se. La-phra-se-com-men-ce-tou-jours-par-u-ne-ma-jus-cu-le-et-se-ter-mi-ne-par-un-point." Moi qui croyais bien faire pour les plus jeunes, qui ne connaissent que les minuscules, je me suis fait avoir. C'est cette même élève qui m'a ensuite demandé de passer au chant (eh oui, tout comme le dessin, il s'agit d'une matière académique). Ca m'a pris tout mon p'tit change pour trouver l'énergie (et le courage!) de leur enseigner "Y'avait des crocrodiles et des orang-outans..." En une seule séance, je ne peux pas dire que j'ai réussi. Le fait qu'ils ne connaissent pas la moitié des animaux mentionnés n'a pas dû aider au succès de la chose. Et c'est là qu'une question existentielle qui m'avait déjà tourmentée il y a quelques années mais dont, de toute évidence, j'ai fini par oublier la conclusion, a ressurgi dans mon esprit: est-ce qu'on dit crocrodile ou crocodile?
*Dans les villages dépourvus d'électricité comme Bani, les gens chargent leurs cellulaires et batteries de tous genres à l'antenne qui assure le réseau téléphonique.
- Il se cherche une femme comme vous. Mais ah! Est-ce qu'il aura les moyens?
- Ah, moi, j'ai dit, ça coûte cher, et c'est payable en chameaux.
Ici, les gens utilisent invariablement chameau et dromadaire pour désigner la bête à une bosse.
- L'homme dit qu'il a beaucoup de chameaux, il en a quinze!
Sur ces entrefaits, j'ai remercié le gardien, lancé un sourire à mon nouveau prétendant, récupéré ma batterie et repris le chemin de l'auberge. Sitôt rentrée, j'ai pris Ousmane d'assaut:
- Ousmane! Quinze chameaux pour me marier, est-ce que c'est assez?
- Eh! Quinze chameaux! Ca manque hein! Pour te marier, ça vaut au moins trente, quarante chameaux. Quinze, en tous cas, ça manque.
Rassurée sur ma valeur marchande en tant qu'épouse potentielle, j'ai pu aller me doucher l'esprit tranquille. A peine sortie du petit enclos de banco, enroulée dans mon pagne, seau et savon à la main et encore dégoulinante, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur quatre des fillettes qui, selon leur humeur ou leur disponibilité, font aléatoirement partie de mes petits étudiants. Il n'était pas encore 8h00.
- Bonjour! Bien réveillées?
- Oui!
- Vous venez pour l'école?
- Oui!
- Ah mais moi je suis pas prête. Il faut me laisser prendre mon petit déjeuner, et ensuite on va commencer.
Ici, c'est comme ça. Les enfants attendent toujours après la maîtresse; c'est elle qui fait la pluie et le beau temps. Apparemment, je ne fais pas exception - on prend vite le rythme local, je vous assure. Et la seule fois où la maîtresse (i.e. Vicki) a attendu après ses élèves, elle a perdu patience et annulé la classe.
Ousmane a fait chauffer l'eau pour le thé et est allé chercher du pain. Tartines à la margarine et au sucre, vous avez déjà essayé? Quand il y a deux mois qu'on a vu ni confiture, ni beurre de peanut, ni Nutella, et encore moins des céréales Special K saveur vanille et petits fruits (un clin d'oeil à mon garde-manger montréalais!), ça passe drôlement bien. La panse remplie, mais les méninges encore ensommeillés, j'ai repensé en souriant à la soirée de la veille. J'avais invité un touriste français qui lui avait choisi le mauvais endroit où passer sa seule nuit à Bani (i.e. la seule autre auberge du village). Noum s'était donné la mission de nous raconter les plus abracadabrantes des histoires sur les Chinois (comme s'il s'y connaissait en matière de Chinois). Ousmane avait passé la soirée à garrocher au loin, par-dessus ma tête, comme s'il s'agissait de vulgaires cailloux, les gigantesques bibittes à carapace qui lui atterrissaient sans cesse dessus. Aziz, après s'être gavé de riz gras, s'était subitement mis à ronfler, plié en deux sur le banc de bois. Et moi? Moi, je riais aux larmes, témoin hilare des niaiseries, des créatures volantes, des ronflements. A minuit, n'en pouvant plus, j'ai sorti mon matelas dehors et me suis endormie, une fois de plus, à la belle étoile.
Les fillettes m'ont tirée de mes souvenirs. Des garçons sont arrivés, aussi. Les fouteurs de trouble. Nous avons traversé dans la cour de la nouvelle auberge, ma salle de classe improvisée, non sans croiser quelques courants d'air nauséabonds au passage. Les pluies combinées à la chaleur ne font pas bon ménage dans les villages sahéliens. On aurait dit que les latrines - qui sont toutes à ciel ouvert - sont en train de fermenter. Des centaines de milliards de mouches sont apparues, aussi, et comme Geneviève me disait lorsque nous étions à Ouaga, elles sont d'une arrogance insupportable. Tout ça me fait craindre le pire: épidémie de choléra, d'hépatite virale, de vers intestinaux. Rassurez-vous. Je m'y connais à peu près autant en matière de maladies infectieuses qu'en mécanique, c'est-à-dire pas beaucoup. Je devrais être en mesure de retourner saine et sauve au Quéec, et sans trop de virus dans l'organisme. Fingers crossed.
En classe, nous avons commencé la géographie du Canada. Un concept un peu abstrait compte tenu du fait que mes élèves ignoraient ce qu'est l'Afrique. Les saisons, ça, par contre, ils connaissent, et je leur ai enseigné qu'il en existe quatre dans mon beau pays (contre deux au Burkina). Ils ont copié les nouveaux mots sur leur ardoise et je leur ai fait articuler: "Prin-temps! Prin-temps! Pas trin-temps!". Pas "pren-ton" non plus, à la française; nonon, un beau printemps lourd d'accent québécois, bien de chez nous. Quand j'ai senti que j'étais sur le point de perdre leur attention, nous sommes passés au français. Je ne me rappelle plus quelle phrase j'ai écrit au tableau, mais la plus vieille m'a fait remarquer que j'avais omis la majuscule au début. Elle s'est levée et a récité d'un trait, comme une automate: "La-phra-se. La-phra-se-com-men-ce-tou-jours-par-u-ne-ma-jus-cu-le-et-se-ter-mi-ne-par-un-point." Moi qui croyais bien faire pour les plus jeunes, qui ne connaissent que les minuscules, je me suis fait avoir. C'est cette même élève qui m'a ensuite demandé de passer au chant (eh oui, tout comme le dessin, il s'agit d'une matière académique). Ca m'a pris tout mon p'tit change pour trouver l'énergie (et le courage!) de leur enseigner "Y'avait des crocrodiles et des orang-outans..." En une seule séance, je ne peux pas dire que j'ai réussi. Le fait qu'ils ne connaissent pas la moitié des animaux mentionnés n'a pas dû aider au succès de la chose. Et c'est là qu'une question existentielle qui m'avait déjà tourmentée il y a quelques années mais dont, de toute évidence, j'ai fini par oublier la conclusion, a ressurgi dans mon esprit: est-ce qu'on dit crocrodile ou crocodile?
*Dans les villages dépourvus d'électricité comme Bani, les gens chargent leurs cellulaires et batteries de tous genres à l'antenne qui assure le réseau téléphonique.
lundi 20 juillet 2009
Vickiiiii! Vickiiiiiiiiiiiiiii!
Depuis mon épisode de défaillance médicale, la vie a repris son cours normal à Bani. Si ce n'est que les gens me souhaitent encore "Meilleure santé" et "Bonne guérison". La saison des Blancs bat son plein depuis peu et avec elle un parfum d'abondance flotte au-dessus de l'auberge: le beurre et le lait condensé sucré ont refait leur apparition sur la table du petit déjeuner. Pour moi, l'arrivée des touristes - que j'attendais avec grande impatience - signifie à la fois un peu de compagnie occidentale, et la possibilité - enfin! - de travailler sur mon projet de film. Ce qui, contre toute attente, n'est pas une mince affaire.
Et, finalement, après deux semaines à faire plus ou moins rien (incluant être malade), j'ai enfin pu commencer à honorer la raison de mon séjour à Bani: les cours d'été aux enfants. Déjà, plusieurs d'entre eux connaissaient mon nom, car chaque fois qu'ils criaient "toubakou" à mon passage, je prenais le temps de me présenter à eux. (Depuis, impossible de mettre le gros orteil hors de l'auberge sans que ne fusent de toutes parts d'attendrissants "Vickiiiii! Vickiiiii!". La contrepartie, c'est que maintenant toutes les jeunes touristes se font aussi appeler Vicki lorsqu'elles se baladent à Bani.) Déjà, aussi, nous nous étions rencontrés à deux reprises pour dessiner. (Si, chez nous, ça tient plus du jeu qu'autre chose, ici le dessin est une matière scolaire, et ceux qui ne fréquentent pas l'école "ne peuvent pas dessiner"). C'était le chaos total. Les enfants refusaient de partager les crayons et se les arrachaient des mains. Ils ne faisaient aucun cas des consignes que je donnais ("Aujourd'hui, on dessine des animaux") et s'entêtaient à tracer les seuls objets qu'ils ont appris en cours: drapeau burkinabé, voiture, case, mortier et seau. Au plus ai-je réussi à les faire innover en leur montrant le drapeau canadien. Et je ne suis pas peu fière, car ils le dessinent aujourd'hui d'eux-mêmes. Comme quoi la fraternité canado-burkinabé commence à un jeune âge!
En ce qui concerne les "vrais cours", c'est un peu n'importe quoi. La première fois, j'ai eu sept élèves entassés sur un banc de bois, devant un tableau qui date sans doute du début du siècle. Les choses auraient été faciles s'ils avaient tous eu le même âge, mais tel n'était pas le cas: j'en avais cinq de première année, une de deuxième et une de troisième. Je me doutais bien que le niveau ne serait pas le même qu'au Québec, mais ça m'a tout de même donné un choc de le constater. Après un an sur les bancs d'école, les enfants peuvent tracer les lettres sans problème mais n'arrivent pas du tout à lire. En fait, ils essaient de deviner plutôt que de lire. Après avoir inscrit à la craie une première phrase au tableau, mes élèves se sont mis à répéter pleins d'enthousiasme "Paco a cassé le canari*" (une phrase qu'on leur enseigne en classe), alors que j'avais écrit "Amadou mange le to". Un peu décontenancée, j'ai décidé de passer au calcul. Pour les additions, les jeunes comptent les traits sur leur ardoise; ils n'arrivent pas à calculer mentalement. Un des petits était très fort. Mais au moment où il a fait sa première erreur, il a déclaré que je n'y connaissais rien. Ils sont insolents, les petits Burkinabé. Turbulents, aussi. Pour les convaincre de se tenir tranquilles, Noum a dû promettre des bonbons à ceux qui auraient bien bossé. Sinon, pas de doute, je me serais retrouvée avec une tornade sur les bras. Aujourd'hui je compatis avec mes anciens profs du primaire. Ca prend de l'énergie. "On s'asseoit! Chacun a sa craie? Assis! Qui m'écoute? Ibrahim, est-ce que tu m'écoutes? Silence! Assis, j'ai dit!"... j'adoooooore jouer à la maîtresse d'école.
*Ici, un canari n'est pas un oiseau mais une jarre de terre cuite servant à entreposer l'eau.
En-dehors des cours, la routine continue. La neige, le froid et le Canada demeurent des sujets de conversation privilégiés avec les gens que je rencontre. Je reste encore sidérée devant ceux qui, voyant ma photo d'un ours polaire prise au zoo de St-Félicien, me demandent s'il s'agit d'un chien. Quelle drôle d'idée! Et lorsque mes interlocuteurs n'ont pas l'esprit trop fermé (ce qui, je l'avoue, est assez rare) et que la discussion s'y prête, je fais mon effort pour faire tomber certains préjugés. C'est ainsi qu'avec Amadou et Daouda, deux hommes incroyablement joviaux et ouverts, j'ai longuement expliqué et détaillé l'homosexualité, le mariage entre conjoints du même sexe, la pédophilie (qu'ils ne savaient distinguer de l'homosexualité); tant de sujets qui restent tabous ici et sur lesquels la population n'a aucun moyen de s'informer. "Ah bon? Les homosexuels ne choisissent pas d'être comme ça?". Nous avons même abordé les origines de l'être humain dans la perspective scientifique et, en apprentie anthropologue que je suis, je leur ai expliqué de mon mieux les théories de l'évolution d'Homo sapiens. "Mais pourquoi certains singes sont-ils devenus des hommes et d'autres sont restés singes?". Je garde de cet échange le souvenir formidable de deux Burkinabé curieux et disposés à apprendre, à s'instruire, à aller au-delà des préjugés, à prendre connaissance de ce qui peut se dire et se faire ailleurs.
Depuis que les touristes ont commencé à peupler l'auberge, je les suis souvent dans leurs balades et visites pour les besoins de mon projet. C'est ainsi que ce weekend j'ai accompagné treize Français et leur chauffeur-guide-papa burkinabé sur les dunes de sable pour une nuit à la belle étoile. J'ai eu froid. Tellement froid. Au petit matin, je me suis réveillée courbaturée et avec un mal de bloc du tonnerre. En rentrant à Bani dans leur minivan blanche on ne peut plus touriste au son de Bob Marley, nous avons évité de justesse un petit imprudent qui traversait le goudron d'un bord à l'autre en zigzagant. Nous avons préparé un couscous à s'en lécher les babines (ouioui, je me retrouve même à mettre la main à la pâte pour la préparation des repas des visiteurs!) avec du poulet que nous avons nous-mêmes égorgé, plumé et évidé. De la cage à l'assiette, quoi. Bon. Je ne devrais pas m'inclure dans le dernier "nous", car le poulet, j'y ai pas touché autrement qu'avec mes yeux et la lentille de ma caméra vidéo! Nous avons terminé la soirée au Nomade II, la nouvelle auberge encore en construction, avec divers lecteurs mp3 et ipod branchés sur les haut-parleurs de Noum. Un des Français a sélectionné une version remixée ultra techno de Destination Unknown. Ousmane en est resté pantois d'admiration, la bouche ouverte, les yeux dans le vide, il a soufflé: "Quelle magnifique musique."
Qu'est-ce qu'on n'entend pas, en Afrique. Ca me fait capoter.
Et, finalement, après deux semaines à faire plus ou moins rien (incluant être malade), j'ai enfin pu commencer à honorer la raison de mon séjour à Bani: les cours d'été aux enfants. Déjà, plusieurs d'entre eux connaissaient mon nom, car chaque fois qu'ils criaient "toubakou" à mon passage, je prenais le temps de me présenter à eux. (Depuis, impossible de mettre le gros orteil hors de l'auberge sans que ne fusent de toutes parts d'attendrissants "Vickiiiii! Vickiiiii!". La contrepartie, c'est que maintenant toutes les jeunes touristes se font aussi appeler Vicki lorsqu'elles se baladent à Bani.) Déjà, aussi, nous nous étions rencontrés à deux reprises pour dessiner. (Si, chez nous, ça tient plus du jeu qu'autre chose, ici le dessin est une matière scolaire, et ceux qui ne fréquentent pas l'école "ne peuvent pas dessiner"). C'était le chaos total. Les enfants refusaient de partager les crayons et se les arrachaient des mains. Ils ne faisaient aucun cas des consignes que je donnais ("Aujourd'hui, on dessine des animaux") et s'entêtaient à tracer les seuls objets qu'ils ont appris en cours: drapeau burkinabé, voiture, case, mortier et seau. Au plus ai-je réussi à les faire innover en leur montrant le drapeau canadien. Et je ne suis pas peu fière, car ils le dessinent aujourd'hui d'eux-mêmes. Comme quoi la fraternité canado-burkinabé commence à un jeune âge!
En ce qui concerne les "vrais cours", c'est un peu n'importe quoi. La première fois, j'ai eu sept élèves entassés sur un banc de bois, devant un tableau qui date sans doute du début du siècle. Les choses auraient été faciles s'ils avaient tous eu le même âge, mais tel n'était pas le cas: j'en avais cinq de première année, une de deuxième et une de troisième. Je me doutais bien que le niveau ne serait pas le même qu'au Québec, mais ça m'a tout de même donné un choc de le constater. Après un an sur les bancs d'école, les enfants peuvent tracer les lettres sans problème mais n'arrivent pas du tout à lire. En fait, ils essaient de deviner plutôt que de lire. Après avoir inscrit à la craie une première phrase au tableau, mes élèves se sont mis à répéter pleins d'enthousiasme "Paco a cassé le canari*" (une phrase qu'on leur enseigne en classe), alors que j'avais écrit "Amadou mange le to". Un peu décontenancée, j'ai décidé de passer au calcul. Pour les additions, les jeunes comptent les traits sur leur ardoise; ils n'arrivent pas à calculer mentalement. Un des petits était très fort. Mais au moment où il a fait sa première erreur, il a déclaré que je n'y connaissais rien. Ils sont insolents, les petits Burkinabé. Turbulents, aussi. Pour les convaincre de se tenir tranquilles, Noum a dû promettre des bonbons à ceux qui auraient bien bossé. Sinon, pas de doute, je me serais retrouvée avec une tornade sur les bras. Aujourd'hui je compatis avec mes anciens profs du primaire. Ca prend de l'énergie. "On s'asseoit! Chacun a sa craie? Assis! Qui m'écoute? Ibrahim, est-ce que tu m'écoutes? Silence! Assis, j'ai dit!"... j'adoooooore jouer à la maîtresse d'école.
*Ici, un canari n'est pas un oiseau mais une jarre de terre cuite servant à entreposer l'eau.
En-dehors des cours, la routine continue. La neige, le froid et le Canada demeurent des sujets de conversation privilégiés avec les gens que je rencontre. Je reste encore sidérée devant ceux qui, voyant ma photo d'un ours polaire prise au zoo de St-Félicien, me demandent s'il s'agit d'un chien. Quelle drôle d'idée! Et lorsque mes interlocuteurs n'ont pas l'esprit trop fermé (ce qui, je l'avoue, est assez rare) et que la discussion s'y prête, je fais mon effort pour faire tomber certains préjugés. C'est ainsi qu'avec Amadou et Daouda, deux hommes incroyablement joviaux et ouverts, j'ai longuement expliqué et détaillé l'homosexualité, le mariage entre conjoints du même sexe, la pédophilie (qu'ils ne savaient distinguer de l'homosexualité); tant de sujets qui restent tabous ici et sur lesquels la population n'a aucun moyen de s'informer. "Ah bon? Les homosexuels ne choisissent pas d'être comme ça?". Nous avons même abordé les origines de l'être humain dans la perspective scientifique et, en apprentie anthropologue que je suis, je leur ai expliqué de mon mieux les théories de l'évolution d'Homo sapiens. "Mais pourquoi certains singes sont-ils devenus des hommes et d'autres sont restés singes?". Je garde de cet échange le souvenir formidable de deux Burkinabé curieux et disposés à apprendre, à s'instruire, à aller au-delà des préjugés, à prendre connaissance de ce qui peut se dire et se faire ailleurs.
Depuis que les touristes ont commencé à peupler l'auberge, je les suis souvent dans leurs balades et visites pour les besoins de mon projet. C'est ainsi que ce weekend j'ai accompagné treize Français et leur chauffeur-guide-papa burkinabé sur les dunes de sable pour une nuit à la belle étoile. J'ai eu froid. Tellement froid. Au petit matin, je me suis réveillée courbaturée et avec un mal de bloc du tonnerre. En rentrant à Bani dans leur minivan blanche on ne peut plus touriste au son de Bob Marley, nous avons évité de justesse un petit imprudent qui traversait le goudron d'un bord à l'autre en zigzagant. Nous avons préparé un couscous à s'en lécher les babines (ouioui, je me retrouve même à mettre la main à la pâte pour la préparation des repas des visiteurs!) avec du poulet que nous avons nous-mêmes égorgé, plumé et évidé. De la cage à l'assiette, quoi. Bon. Je ne devrais pas m'inclure dans le dernier "nous", car le poulet, j'y ai pas touché autrement qu'avec mes yeux et la lentille de ma caméra vidéo! Nous avons terminé la soirée au Nomade II, la nouvelle auberge encore en construction, avec divers lecteurs mp3 et ipod branchés sur les haut-parleurs de Noum. Un des Français a sélectionné une version remixée ultra techno de Destination Unknown. Ousmane en est resté pantois d'admiration, la bouche ouverte, les yeux dans le vide, il a soufflé: "Quelle magnifique musique."
Qu'est-ce qu'on n'entend pas, en Afrique. Ca me fait capoter.
Quand la machinerie disjoncte... (version intégrale)
C'était presque trop beau pour être vrai. Deux mois d'Afrique sans aucun désagrément plus grave que la diarrhée à deux ou trois reprises. Eh bien, cette semaine, j'y ai goûté.
Tout a commencé lorsque j'ai décidé d'aller passer le weekend à Ouaga, question de faire quelques (!) emplettes et d'accumuler des provisions pour la suite de mon séjour à Bani. Hannah et moi nous sommes longuement obstinées pour résoudre le dilemme suivant: est-ce pire, du point de vue environnemental, de prendre des sacs de plastique pour nos achats ou des piles jetables pour la caméra numérique? Le débat a fini en queue de poisson. Oh! Et je me suis injustement fait traiter de raciste en pleine rue par les vendeurs et rabatteurs du centre-ville alors que je ne cherchais qu'à fuir leurs propositions et questions incessantes et insistantes. Les pauvres. C'est facile de jouer la carte du racisme lorsque l'on n'a plus aucun argument de vente pour retenir la tite blanche qui nous file entre les doigts. D'autant plus que c'est toujours une insulte qui va droit au coeur. Dites-moi, diantre, qu'est-ce que je foutrais en Afrique si j'avais des sentiments discriminatoires envers les Noirs? Décidément, y'en a quelques-uns qui auraient intérêt à réfléchir avant d'ouvrir la bouche...
Toujours est-il que dimanche, j'ai repris la route de Bani, les sacs bien pleins de victuailles et le système digestif quelque peu incommodé. Je voulais fondre sur mon banc défoncé pendant les quatre heures du trajet. Ce qui ne m'a toutefois pas empêchée de me lever, à l'instar de tous les passagers, pour mieux observer un bus renversé sur l'ancienne route, emporté par la force de l'eau qui inondait librement un tronçon de pont. J'étais passée par là quatre jours plus tôt dans des conditions identiques. De toute évidence, d'autres n'ont pas eu ma chance. En arrivant à Bani, ma condition a continué à se détériorer. En soirée, je faisais 39.3° de fièvre et me trouvais dans un état pitoyable. Deux comprimés d'Imodium ont suffi à calmer ma diarrhée (que dis-je! m'ont confectionné un véritable bouchon intestinal, plutôt), mais cette modeste amélioration n'a pas convaincu Ousmane de ne pas m'emmener au dispensaire. Le dispensaire... je m'y rendais pour la troisième fois, mais les deux premières, c'était pas moi la malade. L'infirmière m'a fait passer devant tout le monde, de façon tout à fait injuste envers les Peuls qui attendaient déjà patiemment, comme pour redonner vigueur au postulat colonial de la suprématie des Blancs sur les Noirs. Mais ma fièvre ne me laissait pas réfléchir davantage à ces considérations éthiques et je me suis réjoui d'avoir du personnel médical devant moi.
- Bonjour, ça va?
- Ca va un peu.
- Alors, vous ne vous sentez pas?
- Non.
- Vous avez quoi?
- J'ai la fièvre, la diarrhée, et j'ai mal ici (au flanc droit) depuis hier.
La femme a consigné mes symptômes dans son Grand Cahier de consultations avant de me demander d'aller me procurer un carnet de santé, où elle a ensuite tout recopié. Puis le major est arrivé (le bonhomme, j'ai pas trop compris son rôle: médecin? infirmier en chef? responsable du dispensaire?) et ensemble ils ont commencé à discuter de la dose adéquate de quinine à m'administrer. Je m'imaginais déjà à l'article de la mort, héroïque, terrassée par une crise de malaria foudroyante.
- La quinine? C'est pas le traitement pour le paludisme, ça?
Acquiescements.
- Vous croyez que j'ai le palu?
Nouveaux hochements de tête. Le major s'est mis à expliquer: "La Malarone que vous prenez déjà c'est uniquement préventif, c'est pas curatif, donc on va vous prescrire la quinine." Erreur, cher major! A dose différente, la Malarone est curative; si vous n'êtes pas au courant, vous feriez mieux de retourner sur les bancs d'école au lieu de raconter n'importe quoi aux toubakou malades qui se présentent à vous.
- Vous allez me faire le test, au moins, avant de changer ma médication comme ça?
Connaissant l'aptitude des gens ici à diagnostiquer le palu à tort et à travers, j'ai cru bon d'exiger l'analyse sanguine (communément appelée la "goutte épaisse") pour confirmer leurs assomptions.
- Y'a pas le test ici. Pour ça, il faut aller à Dori.
Dori!! Putain!! (Je vis entourée de Français ces temps-ci. Ca commence à transparaître dans mon langage.) J'ai remercié l'infirmière et son major de pacotille et j'ai repris le chemin de l'auberge avec Ousmane. Où je suis tombée sur qui? Laurent, un prof français rencontré quelques semaines plus tôt à Banfora, et ses quatre compagnons de voyage, qui venaient passer deux jours à Bani. Mis au fait de mon état de santé, chacun y est allé de sa suggestion:
- Non mais la goutte épaisseuh, même si c'est négatifeuh, ils vont quand même te donner le traitement curatifeuh tu sais...
- Ouais, pas besoin d'aller jusqu'à Dori-euh, tu peux facilement te traiter toi-mêmeuh!
- Ah, mais si tu tiens à aller à Dori, on va t'emmener chez les Pères Blancs-euh, tu vas pouvoir bien te reposer là-bas.
Et Laurent, qui a cru bon de prendre les choses en main-euh (oups!), a décrété:
- Allez, prépare tes trucs-euh. On t'accompagne.
Et c'est ainsi que cinq Français et un Burkinabé ont grimpé à bord du bus pour Dori, dans le noble but d'accompagner une tite Canadienne fiévreuse à l'hôpital.
Centre Hospitalier Régional de Dori. Encore une fois, on m'a fait passer devant tout le monde. Un patient était déjà installé dans la salle de consultation, mais qu'importe: ici, on peut voir plusieurs patients simultanément, au diable la confidentialité et l'intimité, plus on est de fous, plus on rit, non? Et puisque c'est bien plus convivial de manier des seringues devant un public, une infirmière m'a prélevé du sang en plein milieu de la pièce pour le test de la goutte épaisse, qui allait déterminer si oui ou non un satané moustique m'avait transmis le paludisme. Mais elle a manqué son coup. Sept jours plus tard, mon avant-bras arbore encore un gros bleu. Un homme que j'ai pris pour un docteur a alors pris la parole: "Mmmh, c'est la gastro que vous avez." Ah, bon. Moi, la dernière fois que j'ai eu la gastro, je me dégueulais les tripes, hein, doc.
Pas convaincue de son diagnostic à la con, je suis sortie à l'extérieur pour attendre le résultat du test. Négatif. Deux réactions en simultané: "Fiou." J'ai pas le palu. Immédiatement suivi de "Merde." C'est quoi, alors? Il a quand même fallu que je consulte, pour l'interprétation du résultat pourtat "négatif", un autre docteur (ou plutôt, j'allais le découvrir, un homme qui jouait au docteur.) Il m'a fait entrer dans son bureau ultra-climatisé (comme si je n'étais pas déjà assez malade ainsi), m'a demandé mon carnet de santé et y a rédigé un véritable roman ponctué de mots de transition tels que "cependant" et "par ailleurs". Une prose digne de Victor Hugo. Je me suis permis de l'interrompre:
- Docteur, pour l'Efferalgan que l'infirmière m'a prescrit, quelle est la dose à prendre?
L'Efferalgan est un comprimé efferverscent destiné à faire baisser la fièvre.
- Mmm. Quel est votre poids?
- 58 kg. (Heureusement que l'on m'avait pesée à Bani le matin même, sinon je n'aurais pas su.)
- 58 kg. Mmmmm. (Marmonnements.) Alors il faut multiplier par 5, donc 250 humhum... (Grommellements.)
Il s'est mis à pitonner dans l'outil calculatrice de son téléphone portable à écran tactile et après deux bonnes minutes de calculs et de réflexions, il a déclaré: "Un comprimé suffit." AYOYE! Et si c'est de morphine dont j'avais eu besoin, aurait-il été en mesure de calculer ma dose avant que je ne meure de douleur?!
Bref. Après cet épisode que j'aurais trouvé fort cocasse en d'autres circonstances, le pseudo-médecin a annoncé: "Bon. Je vais vous ausculter." Ah ouais? Vous allez faire ça, vous?! Il m'a fait allonger sur la table d'examen en m'enfonçant son index un peu partout dans l'abdomen. "Ca vous fait mal? Ce n'est pas le moment de jouer à l'héroïne courageuse, vous savez." Ah, zut, c'est raté, Vicki. Il a indiqué dans mon carnet que tout était normal avant de se lancer dans de longs palabres dont je n'ai absolument rien compris. J'ai seulement retenu qu'il me donnait congé jusqu'au lendemain, où j'allais devoir faire une échographie (!), un test pour la fièvre typhoïde et la numération de ma formule sanguine. Olé!
A ma sortie du bureau, carnet de santé et mille ordonnances en main, je me suis laissée transporter par le tourbillon des Français jusque chez les Pères Blancs, une communauté religieuse qui a eu la bonté d'accueillir "une jeune coopérante un peu malade et ses six accompagnateurs". (Si au moins le titr de "coopérante" m'était approprié. Mais compte tenu du boulot accompli jusque là - c'est-à-dire aucun - je le trouvais un peu présomptueux.) J'ai roupillé sous le ventilo tout l'après-midi, n'ouvrant l'oeil que pour dévorer quelques bananes dénichées par mes sauveteurs - une denrée surabondante à Ouaga mais hyper rare au Sahel.
Mardi, 7h00 am. Accompagnée d'Ousmane qui avait depuis longtemps renoncé à essayer de suivre l'évolution de ma saga médicale (de toute façon, les termes médicaux, il ne les connaît pas vraiment, du moins pas en français), je me suis pointée au labo de l'hôpital, où patientaient déjà une bonne douzaine de femmes peules magnifiquement vêtues (au Burkina, les gens se mettent toujours sur leur 36 pour aller consulter le médecin). Cette fois, on ne m'a pas fait de faveur, je n'ai dépassé personne, on m'a traitée comme une Burkinabé et ça m'a fait bien plaisir. J'étais sur le même pied d'égalité que mes voisines de banc. Un infirmier pas sympa m'a prélevé du sang en quelques secondes; les résultats seraient prêts à midi...
En attendant, Ousmane nous a emmenés tourner dans le marché et magasiner articles de cuir et bijoux touareg (un guide restera toujours un guide, et des toubakou resteront toujours des toubakou!) Comme j'avais un peu retrouvé la forme, je les ai suivis, mais n'avais qu'une envie: qu'arrive midi. A onze heures, n'y tenant plus, je suis allée soudoyer un infirmier avec ma triste histoire pour tenter d'obtenir avant l'heure convenue LE RESULTAT. Et je l'ai eu. Un papier décoré de deux étampes: l'une "négative", l'autre "positive". J'allais enfin être fixée, ai-je cru. Après avoir déblatéré un paquet de mots inutiles - les hommes sont les mémères de l'Afrique - le docteur de la veille m'a expliqué ce qui me terrassait de la sorte:
- C'est soit la fièvre typhoïde, soit une salmonelle. Pour savoir laquelle précisément, il faut aller faire un test à Ouaga.
J'ai failli m'étouffer. Ouaga?! Attendre encore? Me taper quatre heures de route dans mon état précaire? J'ai pris une grande inspiration pour ne pas péter les plombs devant le doc, qui là, aurait ajouté "démence" à son diagnostic et "Valium" sur son ordonnance. Il m'a fait promettre de prendre des antibiotiques au plus sacrant sinon j'allais me retrouver avec des trous dans les intestins - et, dans pareille éventualité, que je n'aille surtout pas pleurer sur son épaule, m'a-t-il recommandé, plein d'empathie. J'ai pris mes cliques et mes claques et j'ai fui ce lieu maudit où chaque employé me semblait plus incompétent que son voisin, pour plutôt demander conseil à Hannah, à Ouaga, dont les connaissances en tant qu'étudiante en médecine étaient à mes yeux beaucoup plus crédibles et fiables. Puisque la fièvre typhoïde et la salmonelle se traitent avec le même antibiotique, j'ai pris la sage décision de rester à Bani et de m'auto-traiter. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, après tout. Surtout lorsqu'il est question de santé. En Afrique.
Petit à petit, j'ai repris du poil de la bête. La fièvre a complètement cessé. Je me suis mise à la diète au couscous nature, au pain et à l'eau, ce qui a eu pour heureuse conséquence de faire disparaître la colonie de vilains et disgracieux boutons qui avait élu domicile sur mon menton à cause de mon alimentation huileuse à l'excès. Un mal pour un bien. Quand même, je dois une fière chandelle à tous ces Français qui ont si bien pris soin de moi: Bénédicte et Bernard, Laurent, Caroline, Bertrand, François, Florent, et Hannah. Quant aux docteurs burkinabé sur lesquels j'ai eu la malchance de tomber (!), je ne peux que demeurer sceptique face à leurs compétences en comparaison aux standards occidentaux. Le plus hallucinant (et à la fois tout à fait compréhensible) c'est de voir les gens du peuple qui leur vouent une confiance aveugle et qui ne les remettent jamais en question - de toute façon, comment pourraient-ils, eux qui souvent ne savent même pas lire?...
Vous savez pas le boutte d'la marde dans toute cette histoire? J'ai une dent de sagesse qui s'est remise à pousser.
Tout a commencé lorsque j'ai décidé d'aller passer le weekend à Ouaga, question de faire quelques (!) emplettes et d'accumuler des provisions pour la suite de mon séjour à Bani. Hannah et moi nous sommes longuement obstinées pour résoudre le dilemme suivant: est-ce pire, du point de vue environnemental, de prendre des sacs de plastique pour nos achats ou des piles jetables pour la caméra numérique? Le débat a fini en queue de poisson. Oh! Et je me suis injustement fait traiter de raciste en pleine rue par les vendeurs et rabatteurs du centre-ville alors que je ne cherchais qu'à fuir leurs propositions et questions incessantes et insistantes. Les pauvres. C'est facile de jouer la carte du racisme lorsque l'on n'a plus aucun argument de vente pour retenir la tite blanche qui nous file entre les doigts. D'autant plus que c'est toujours une insulte qui va droit au coeur. Dites-moi, diantre, qu'est-ce que je foutrais en Afrique si j'avais des sentiments discriminatoires envers les Noirs? Décidément, y'en a quelques-uns qui auraient intérêt à réfléchir avant d'ouvrir la bouche...
Toujours est-il que dimanche, j'ai repris la route de Bani, les sacs bien pleins de victuailles et le système digestif quelque peu incommodé. Je voulais fondre sur mon banc défoncé pendant les quatre heures du trajet. Ce qui ne m'a toutefois pas empêchée de me lever, à l'instar de tous les passagers, pour mieux observer un bus renversé sur l'ancienne route, emporté par la force de l'eau qui inondait librement un tronçon de pont. J'étais passée par là quatre jours plus tôt dans des conditions identiques. De toute évidence, d'autres n'ont pas eu ma chance. En arrivant à Bani, ma condition a continué à se détériorer. En soirée, je faisais 39.3° de fièvre et me trouvais dans un état pitoyable. Deux comprimés d'Imodium ont suffi à calmer ma diarrhée (que dis-je! m'ont confectionné un véritable bouchon intestinal, plutôt), mais cette modeste amélioration n'a pas convaincu Ousmane de ne pas m'emmener au dispensaire. Le dispensaire... je m'y rendais pour la troisième fois, mais les deux premières, c'était pas moi la malade. L'infirmière m'a fait passer devant tout le monde, de façon tout à fait injuste envers les Peuls qui attendaient déjà patiemment, comme pour redonner vigueur au postulat colonial de la suprématie des Blancs sur les Noirs. Mais ma fièvre ne me laissait pas réfléchir davantage à ces considérations éthiques et je me suis réjoui d'avoir du personnel médical devant moi.
- Bonjour, ça va?
- Ca va un peu.
- Alors, vous ne vous sentez pas?
- Non.
- Vous avez quoi?
- J'ai la fièvre, la diarrhée, et j'ai mal ici (au flanc droit) depuis hier.
La femme a consigné mes symptômes dans son Grand Cahier de consultations avant de me demander d'aller me procurer un carnet de santé, où elle a ensuite tout recopié. Puis le major est arrivé (le bonhomme, j'ai pas trop compris son rôle: médecin? infirmier en chef? responsable du dispensaire?) et ensemble ils ont commencé à discuter de la dose adéquate de quinine à m'administrer. Je m'imaginais déjà à l'article de la mort, héroïque, terrassée par une crise de malaria foudroyante.
- La quinine? C'est pas le traitement pour le paludisme, ça?
Acquiescements.
- Vous croyez que j'ai le palu?
Nouveaux hochements de tête. Le major s'est mis à expliquer: "La Malarone que vous prenez déjà c'est uniquement préventif, c'est pas curatif, donc on va vous prescrire la quinine." Erreur, cher major! A dose différente, la Malarone est curative; si vous n'êtes pas au courant, vous feriez mieux de retourner sur les bancs d'école au lieu de raconter n'importe quoi aux toubakou malades qui se présentent à vous.
- Vous allez me faire le test, au moins, avant de changer ma médication comme ça?
Connaissant l'aptitude des gens ici à diagnostiquer le palu à tort et à travers, j'ai cru bon d'exiger l'analyse sanguine (communément appelée la "goutte épaisse") pour confirmer leurs assomptions.
- Y'a pas le test ici. Pour ça, il faut aller à Dori.
Dori!! Putain!! (Je vis entourée de Français ces temps-ci. Ca commence à transparaître dans mon langage.) J'ai remercié l'infirmière et son major de pacotille et j'ai repris le chemin de l'auberge avec Ousmane. Où je suis tombée sur qui? Laurent, un prof français rencontré quelques semaines plus tôt à Banfora, et ses quatre compagnons de voyage, qui venaient passer deux jours à Bani. Mis au fait de mon état de santé, chacun y est allé de sa suggestion:
- Non mais la goutte épaisseuh, même si c'est négatifeuh, ils vont quand même te donner le traitement curatifeuh tu sais...
- Ouais, pas besoin d'aller jusqu'à Dori-euh, tu peux facilement te traiter toi-mêmeuh!
- Ah, mais si tu tiens à aller à Dori, on va t'emmener chez les Pères Blancs-euh, tu vas pouvoir bien te reposer là-bas.
Et Laurent, qui a cru bon de prendre les choses en main-euh (oups!), a décrété:
- Allez, prépare tes trucs-euh. On t'accompagne.
Et c'est ainsi que cinq Français et un Burkinabé ont grimpé à bord du bus pour Dori, dans le noble but d'accompagner une tite Canadienne fiévreuse à l'hôpital.
Centre Hospitalier Régional de Dori. Encore une fois, on m'a fait passer devant tout le monde. Un patient était déjà installé dans la salle de consultation, mais qu'importe: ici, on peut voir plusieurs patients simultanément, au diable la confidentialité et l'intimité, plus on est de fous, plus on rit, non? Et puisque c'est bien plus convivial de manier des seringues devant un public, une infirmière m'a prélevé du sang en plein milieu de la pièce pour le test de la goutte épaisse, qui allait déterminer si oui ou non un satané moustique m'avait transmis le paludisme. Mais elle a manqué son coup. Sept jours plus tard, mon avant-bras arbore encore un gros bleu. Un homme que j'ai pris pour un docteur a alors pris la parole: "Mmmh, c'est la gastro que vous avez." Ah, bon. Moi, la dernière fois que j'ai eu la gastro, je me dégueulais les tripes, hein, doc.
Pas convaincue de son diagnostic à la con, je suis sortie à l'extérieur pour attendre le résultat du test. Négatif. Deux réactions en simultané: "Fiou." J'ai pas le palu. Immédiatement suivi de "Merde." C'est quoi, alors? Il a quand même fallu que je consulte, pour l'interprétation du résultat pourtat "négatif", un autre docteur (ou plutôt, j'allais le découvrir, un homme qui jouait au docteur.) Il m'a fait entrer dans son bureau ultra-climatisé (comme si je n'étais pas déjà assez malade ainsi), m'a demandé mon carnet de santé et y a rédigé un véritable roman ponctué de mots de transition tels que "cependant" et "par ailleurs". Une prose digne de Victor Hugo. Je me suis permis de l'interrompre:
- Docteur, pour l'Efferalgan que l'infirmière m'a prescrit, quelle est la dose à prendre?
L'Efferalgan est un comprimé efferverscent destiné à faire baisser la fièvre.
- Mmm. Quel est votre poids?
- 58 kg. (Heureusement que l'on m'avait pesée à Bani le matin même, sinon je n'aurais pas su.)
- 58 kg. Mmmmm. (Marmonnements.) Alors il faut multiplier par 5, donc 250 humhum... (Grommellements.)
Il s'est mis à pitonner dans l'outil calculatrice de son téléphone portable à écran tactile et après deux bonnes minutes de calculs et de réflexions, il a déclaré: "Un comprimé suffit." AYOYE! Et si c'est de morphine dont j'avais eu besoin, aurait-il été en mesure de calculer ma dose avant que je ne meure de douleur?!
Bref. Après cet épisode que j'aurais trouvé fort cocasse en d'autres circonstances, le pseudo-médecin a annoncé: "Bon. Je vais vous ausculter." Ah ouais? Vous allez faire ça, vous?! Il m'a fait allonger sur la table d'examen en m'enfonçant son index un peu partout dans l'abdomen. "Ca vous fait mal? Ce n'est pas le moment de jouer à l'héroïne courageuse, vous savez." Ah, zut, c'est raté, Vicki. Il a indiqué dans mon carnet que tout était normal avant de se lancer dans de longs palabres dont je n'ai absolument rien compris. J'ai seulement retenu qu'il me donnait congé jusqu'au lendemain, où j'allais devoir faire une échographie (!), un test pour la fièvre typhoïde et la numération de ma formule sanguine. Olé!
A ma sortie du bureau, carnet de santé et mille ordonnances en main, je me suis laissée transporter par le tourbillon des Français jusque chez les Pères Blancs, une communauté religieuse qui a eu la bonté d'accueillir "une jeune coopérante un peu malade et ses six accompagnateurs". (Si au moins le titr de "coopérante" m'était approprié. Mais compte tenu du boulot accompli jusque là - c'est-à-dire aucun - je le trouvais un peu présomptueux.) J'ai roupillé sous le ventilo tout l'après-midi, n'ouvrant l'oeil que pour dévorer quelques bananes dénichées par mes sauveteurs - une denrée surabondante à Ouaga mais hyper rare au Sahel.
Mardi, 7h00 am. Accompagnée d'Ousmane qui avait depuis longtemps renoncé à essayer de suivre l'évolution de ma saga médicale (de toute façon, les termes médicaux, il ne les connaît pas vraiment, du moins pas en français), je me suis pointée au labo de l'hôpital, où patientaient déjà une bonne douzaine de femmes peules magnifiquement vêtues (au Burkina, les gens se mettent toujours sur leur 36 pour aller consulter le médecin). Cette fois, on ne m'a pas fait de faveur, je n'ai dépassé personne, on m'a traitée comme une Burkinabé et ça m'a fait bien plaisir. J'étais sur le même pied d'égalité que mes voisines de banc. Un infirmier pas sympa m'a prélevé du sang en quelques secondes; les résultats seraient prêts à midi...
En attendant, Ousmane nous a emmenés tourner dans le marché et magasiner articles de cuir et bijoux touareg (un guide restera toujours un guide, et des toubakou resteront toujours des toubakou!) Comme j'avais un peu retrouvé la forme, je les ai suivis, mais n'avais qu'une envie: qu'arrive midi. A onze heures, n'y tenant plus, je suis allée soudoyer un infirmier avec ma triste histoire pour tenter d'obtenir avant l'heure convenue LE RESULTAT. Et je l'ai eu. Un papier décoré de deux étampes: l'une "négative", l'autre "positive". J'allais enfin être fixée, ai-je cru. Après avoir déblatéré un paquet de mots inutiles - les hommes sont les mémères de l'Afrique - le docteur de la veille m'a expliqué ce qui me terrassait de la sorte:
- C'est soit la fièvre typhoïde, soit une salmonelle. Pour savoir laquelle précisément, il faut aller faire un test à Ouaga.
J'ai failli m'étouffer. Ouaga?! Attendre encore? Me taper quatre heures de route dans mon état précaire? J'ai pris une grande inspiration pour ne pas péter les plombs devant le doc, qui là, aurait ajouté "démence" à son diagnostic et "Valium" sur son ordonnance. Il m'a fait promettre de prendre des antibiotiques au plus sacrant sinon j'allais me retrouver avec des trous dans les intestins - et, dans pareille éventualité, que je n'aille surtout pas pleurer sur son épaule, m'a-t-il recommandé, plein d'empathie. J'ai pris mes cliques et mes claques et j'ai fui ce lieu maudit où chaque employé me semblait plus incompétent que son voisin, pour plutôt demander conseil à Hannah, à Ouaga, dont les connaissances en tant qu'étudiante en médecine étaient à mes yeux beaucoup plus crédibles et fiables. Puisque la fièvre typhoïde et la salmonelle se traitent avec le même antibiotique, j'ai pris la sage décision de rester à Bani et de m'auto-traiter. On n'est jamais mieux servi que par soi-même, après tout. Surtout lorsqu'il est question de santé. En Afrique.
Petit à petit, j'ai repris du poil de la bête. La fièvre a complètement cessé. Je me suis mise à la diète au couscous nature, au pain et à l'eau, ce qui a eu pour heureuse conséquence de faire disparaître la colonie de vilains et disgracieux boutons qui avait élu domicile sur mon menton à cause de mon alimentation huileuse à l'excès. Un mal pour un bien. Quand même, je dois une fière chandelle à tous ces Français qui ont si bien pris soin de moi: Bénédicte et Bernard, Laurent, Caroline, Bertrand, François, Florent, et Hannah. Quant aux docteurs burkinabé sur lesquels j'ai eu la malchance de tomber (!), je ne peux que demeurer sceptique face à leurs compétences en comparaison aux standards occidentaux. Le plus hallucinant (et à la fois tout à fait compréhensible) c'est de voir les gens du peuple qui leur vouent une confiance aveugle et qui ne les remettent jamais en question - de toute façon, comment pourraient-ils, eux qui souvent ne savent même pas lire?...
Vous savez pas le boutte d'la marde dans toute cette histoire? J'ai une dent de sagesse qui s'est remise à pousser.
vendredi 10 juillet 2009
Sous la pluie d'Afrique
Ces derniers temps, il me faudrait rebaptiser mon blogue. La saison des pluies semble bel et bien amorcée, à certains endroits avec plus d'intensité qu'ailleurs... Chaque averse amène son lot de réjouissances, car qui dit pluie, dit aussi baisse drastique de température! La petite blanche que je suis, bien acclimatée (!) aux quarante degrés quotidiens, trouve ainsi qu'il peut faire drôlement froid parfois au Burkina! L'autre soir, en compagnie de deux Espagnols - les premiers visiteurs à l'auberge depuis belle lurette - nous avons sorti mon thermomètre pour voir à combien se mesurait ce froid terrible. Car je portais pantalons, chandail à manches longues et veste, et je grelottais sur ma chaise! Eh bien, figurez-vous que le mercure n'est pas descendu à moins de 25°C. Qui aurait cru qu'un jour je frissonnerais à cette température que l'on trouve si agréable au Québec?!
L'eau transforme le paysage de façon étonnante. Dans le Sahel, tout verdit. La région est méconnaissable de celle que j'ai visitée il y a un mois. A Ouaga, les rues deviennent de véritables fleuves. Dans les quartiers qui ne sont pas goudronnés, la bouette règne partout, et il devient périlleux de traverser la rue à cause des flots... Inévitablement, on se mouille. Les deux pieds dans l'eau bien brune, les pantalons relevés, tentant de ne pas perdre l'équilibre. Le comble de l'exotisme. Sans aucun sarcasme, moi, j'adore.
Et puis il semble que les bouleversements climatiques n'affectent pas exclusivement les pays occidentaux... le Burkina en souffre également, comme Noum et Ousmane ont pu le constater d'assez près cette semaine. Lorsqu'ils sont revenus de la ville cette semaine après une rencontre avec l'ONG italienne qui finance partiellement leur association, ils étaient surexcités. Fébriles. Frappés de stupeur, tout à la fois. Je me demandais ce qui les avait mis dans un état pareil. Lorsque Ousmane a réussi à articuler quelques mots, ç'a été pour expliquer que "des morceaux de nuages étaient tombés du ciel". Des morceaux de nuages?! Quéssé ça?! Avec ses descriptions, j'ai fini par comprendre qu'il s'agissait de grêlons. Gros comme le poing. En plein Sahel. Moi, ce qui m'a fascinée, c'est surtout les mots qu'il a utilisés pour tenter d'exprimer une réalité à laquelle il n'avait jamais été confronté auparavant.
Mis à part les grêlons, l'arrivée des pluies rend tout le monde heureux et soulagé, particulièrement les paysans, dont les cultures ont pris du retard par rapport à l'année dernière. Conséquemment, le prix du sac de mil a grimpé en flèche, et le quotidien est devenu instable pour les familles qui dépendent principalement de cette ressource pour s'alimenter. Et il est toujours des gens qui profitent de cette situation précaire pour s'enrichir...
L'eau transforme le paysage de façon étonnante. Dans le Sahel, tout verdit. La région est méconnaissable de celle que j'ai visitée il y a un mois. A Ouaga, les rues deviennent de véritables fleuves. Dans les quartiers qui ne sont pas goudronnés, la bouette règne partout, et il devient périlleux de traverser la rue à cause des flots... Inévitablement, on se mouille. Les deux pieds dans l'eau bien brune, les pantalons relevés, tentant de ne pas perdre l'équilibre. Le comble de l'exotisme. Sans aucun sarcasme, moi, j'adore.
Et puis il semble que les bouleversements climatiques n'affectent pas exclusivement les pays occidentaux... le Burkina en souffre également, comme Noum et Ousmane ont pu le constater d'assez près cette semaine. Lorsqu'ils sont revenus de la ville cette semaine après une rencontre avec l'ONG italienne qui finance partiellement leur association, ils étaient surexcités. Fébriles. Frappés de stupeur, tout à la fois. Je me demandais ce qui les avait mis dans un état pareil. Lorsque Ousmane a réussi à articuler quelques mots, ç'a été pour expliquer que "des morceaux de nuages étaient tombés du ciel". Des morceaux de nuages?! Quéssé ça?! Avec ses descriptions, j'ai fini par comprendre qu'il s'agissait de grêlons. Gros comme le poing. En plein Sahel. Moi, ce qui m'a fascinée, c'est surtout les mots qu'il a utilisés pour tenter d'exprimer une réalité à laquelle il n'avait jamais été confronté auparavant.
Mis à part les grêlons, l'arrivée des pluies rend tout le monde heureux et soulagé, particulièrement les paysans, dont les cultures ont pris du retard par rapport à l'année dernière. Conséquemment, le prix du sac de mil a grimpé en flèche, et le quotidien est devenu instable pour les familles qui dépendent principalement de cette ressource pour s'alimenter. Et il est toujours des gens qui profitent de cette situation précaire pour s'enrichir...
jeudi 9 juillet 2009
ENFIIIIIIN!!! Quelques images...
ARRGHHH!!! L'avantage d'avoir une top-caméra, c'est que ça fait vraiment des jolies photos. Le désavantage, c'est que ça ne semble pas compatible avec les ordinateurs burkinabé, qui n'arrivent jamais (jamais!) à lire le contenu de ma carte mémoire. Voici toujours quelques photos prises avec l'appareil de Hannah, une collègue casienne venue faire son stage à Ouagadougou, et de Laurent, un Français rencontré il y a quelques temps à Banfora.
La grande mosquée de Bobo-Dioulasso, dans l'ouest du Burkina

Avec Hannah (au centre) et Geneviève, une ancienne casienne venue au Burkina dans le cadre d'un stage Québec Sans Frontières

Une aventure que je ne vous ai pas racontée, et qui pourtant a valu son pesant d'or...



Euh... faut traverser ce pont de fortune avec deux motos...

Pas de problème... on dirait que Laurent et Etienne ont fait ça toute leur vie.

Sur le chemin du retour après notre aventure dans la jungle, le soleil couchant caresse de ses rayons les tiges de riz qui commencent à pousser...
La grande mosquée de Bobo-Dioulasso, dans l'ouest du Burkina
Avec Hannah (au centre) et Geneviève, une ancienne casienne venue au Burkina dans le cadre d'un stage Québec Sans Frontières
Une aventure que je ne vous ai pas racontée, et qui pourtant a valu son pesant d'or...



Euh... faut traverser ce pont de fortune avec deux motos...

Pas de problème... on dirait que Laurent et Etienne ont fait ça toute leur vie.

Sur le chemin du retour après notre aventure dans la jungle, le soleil couchant caresse de ses rayons les tiges de riz qui commencent à pousser...
Les déboires d'une toubakou en territoire peul
Après quelques temps passés à batifoler à gauche et à droite dans l'ouest du pays, me revoici dans le village quasi sahélien qui m'a accueilli il y a un mois, et où j'ai élu domicile pour la réalisation de mon stage CASI - le principal motif justifiant ma présence au Burkina. C'est précisément ici qu'à la fin mai j'ai découvert l'extraordinaire capacité d'adaptation de l'être humain à des températures extrêmes, en voyant le mercure de mon petit thermomètre grimper jusqu'à 48°C. Aujourd'hui, j'ai répété l'expérience en plein soleil. Mon petit côté masochiste a palpité d'excitation. Les chauds rayons du soleil ont littéralement fait buster l'échelle du thermomètre, dont la gradation s'arrête à 50°C. Je me demande encore comment j'arrive à survivre dans de telles conditions. Bon. Il faut dire que je passe le plus clair de mes journées à vivoter plus qu'à vraiment vivre: dormir, manger, prendre le thé, causer, rester en position assise et, conséquemment, prendre du poids. Car il n'y a pas que les pluies qui se font attendre: le début officiel de mon stage aussi. En raison d'une combinaison de facteurs qui, non seulement sont hors de mon contrôle mais m'irritent et dépassent toute logique, je n'ai pas encore pu commencer à travailler avec les enfants, m'impliquer dans les activités de l'association, et récolter images et informations en vue d'un film sur le tourisme que je prépare pour l'université.
La pression du temps qui file (moins de quatre semaines avant que je ne quitte le Burkina) et mon impuissance face à certaines situations ont envoyé mes émotions dans un wagon de montagnes russes, ces derniers jours. Je viens de traverser la période la plus difficile sur le plan psychologique depuis mon départ de Montréal. Je n'ai aucune honte à l'avouer publiquement: pour la première fois en six ans de voyages à l'étranger, j'ai vécu ce que je considère comme un choc culturel. Incapable de tolérer mentalement la quantité d'huile utilisée dans la préparation de ma nourriture. Allergique à l'idée de continuer à prendre du poids (bien que mes kilos gagnés dans les dernières semaines ravissent les gars de l'association). Réticente à sortir de l'auberge, à partir à la rencontre des villageois, à gagner une certaine autonomie. Découragée devant le travail qu'implique l'apprentissage du fulfulde, la langue dominante de la région. D'humeur massacrante. Vidée d'énergie. Epuisée.
Bref, comme dirait mon père, ça allait mal à shop. Je n'avais qu'une envie: être ailleurs. A Ouaga, dont j'aime le tumulte et le désordre. Ou à Montréal, où m'attend un lit douillet et la saison des fraises. N'importe où sauf à Bani. Puis, à grands coups de siestes, de moments de solitude, de séances d'écriture et de réflexions sur mes sentiments, il semble que je sois venue à bout de l'abattement. J'en ai conclu qu'en toutes circonstances je ne dois jamais détourner l'oreille de ma petite voix intérieure, et ce, pour la préservation de mon bien-être personnel. Avant de vouloir m'adapter et m'intégrer à tout prix dans la culture qui m'accueille je dois respecter mes besoins, veiller à ce qu'ils soient comblés. Mon côté solitaire, par exemple, en prend un sale coup en Afrique. Ici, on est constamment entouré de gens, et on cause 24h/24. Si les échanges ont lieu en français, ça passe encore. Quand c'est en fulfulde, c'est dangereux d'attraper une écoeurantite aigue. C'était l'un de mes symptômes...
Lundi, c'était mon anniversaire. (Merci à tous pour les nombreux souhaits, appels, textos et emails!). J'espérais ne pas me ramasser avec une jambe dans le plâtre, comme j'ai fait au Honduras le jour où j'ai soufflé mes 22 bougies. J'espérais aussi, surtout, passer un moment convivial avec les cinq Nomades. La soirée a dépassé toutes mes attentes, mais dans le sens contraire. C'était très mal connaître l'Afrique que d'espérer ce que j'espérais! J'ai passé des heures à suer dans la cuisine-sauna, préparant avec amour et satisfaction une sauce aux arachides regorgeant de bons légumes frais (payés à prix d'or à 35km du village). Pour remplir la panse gourmande d'une vingtaine de gars qui discutaient de foot exclusivement en fulfulde, qui m'ont à peine saluée et qui, à mon avis, ignoraient parfaitement la raison de leur présence à mes côtés - si ce n'était pour profiter d'un repas gratuit. Le comble de l'impolitesse a été atteint lorsqu'un des gars m'a appelée "toubakou" ("l'étrangère"). Quel clown était assez mal foutu pour se pointer à la fête d'une fille dont il ne sait même pas le nom et qui ose par-dessus le marché la désigner avec ce mot à connotation hyper péjorative?! Sachant, qui plus est, que c'est moi qui ai assumé tous les coûts de la fête. J'ai failli faire une scène. A bien y penser, j'aurais dû en faire une. Mais il faut remettre les choses en perspective. Ce que je considère comme de l'abus de leur part n'est pour eux que la normalité des choses. Eh bien! Ils ne m'y reprendront pas une seconde fois.
Parallèlement à mes excès de rage envers les profiteurs, je suis aussi prise, sans vantardise aucune, d'élans de générosité gratuite. Mise au courant du cas d'une femme malade trop pauvre pour défrayer le coût de ses médicaments dont les gars discutaient avec véhémence, j'ai demandé à ce que l'on m'emmène la voir au dispensaire. Et j'ai payé les vingt-sept dollars que l'on exigeait d'elle pour la soigner. Une fortune, pour une famille de paysans. La femme était atteinte de paludisme et de dysenterie. En soirée, elle se portait déjà mieux. J'avais fait ma bonne action de la journée. Seule la question indiscrète d'une femme croisée dans le couloir a terni ma joie sereine d'avoir aidé quelqu'un dans le besoin: "Ah, vous êtes canadienne. Et qu'est-ce que vous nous apportez du Canada?" Comment ça, qu'est-ce que je leur apporte? J'ai-tu l'air du Père Noël, moi? Ou de la trésorière de la Banque Mondiale? En dépit de toute la bonne volonté, de la compréhension et de la sagesse dont je peux faire preuve lorsque les circonstances s'y prêtent, certaines réactions de la part des Africains continuent de me déconcerter. Décidément, les siècles de présence blanche sur le continent noir ont laissé bien des marques indésirables dans les mentalités contemporaines.
La pression du temps qui file (moins de quatre semaines avant que je ne quitte le Burkina) et mon impuissance face à certaines situations ont envoyé mes émotions dans un wagon de montagnes russes, ces derniers jours. Je viens de traverser la période la plus difficile sur le plan psychologique depuis mon départ de Montréal. Je n'ai aucune honte à l'avouer publiquement: pour la première fois en six ans de voyages à l'étranger, j'ai vécu ce que je considère comme un choc culturel. Incapable de tolérer mentalement la quantité d'huile utilisée dans la préparation de ma nourriture. Allergique à l'idée de continuer à prendre du poids (bien que mes kilos gagnés dans les dernières semaines ravissent les gars de l'association). Réticente à sortir de l'auberge, à partir à la rencontre des villageois, à gagner une certaine autonomie. Découragée devant le travail qu'implique l'apprentissage du fulfulde, la langue dominante de la région. D'humeur massacrante. Vidée d'énergie. Epuisée.
Bref, comme dirait mon père, ça allait mal à shop. Je n'avais qu'une envie: être ailleurs. A Ouaga, dont j'aime le tumulte et le désordre. Ou à Montréal, où m'attend un lit douillet et la saison des fraises. N'importe où sauf à Bani. Puis, à grands coups de siestes, de moments de solitude, de séances d'écriture et de réflexions sur mes sentiments, il semble que je sois venue à bout de l'abattement. J'en ai conclu qu'en toutes circonstances je ne dois jamais détourner l'oreille de ma petite voix intérieure, et ce, pour la préservation de mon bien-être personnel. Avant de vouloir m'adapter et m'intégrer à tout prix dans la culture qui m'accueille je dois respecter mes besoins, veiller à ce qu'ils soient comblés. Mon côté solitaire, par exemple, en prend un sale coup en Afrique. Ici, on est constamment entouré de gens, et on cause 24h/24. Si les échanges ont lieu en français, ça passe encore. Quand c'est en fulfulde, c'est dangereux d'attraper une écoeurantite aigue. C'était l'un de mes symptômes...
Lundi, c'était mon anniversaire. (Merci à tous pour les nombreux souhaits, appels, textos et emails!). J'espérais ne pas me ramasser avec une jambe dans le plâtre, comme j'ai fait au Honduras le jour où j'ai soufflé mes 22 bougies. J'espérais aussi, surtout, passer un moment convivial avec les cinq Nomades. La soirée a dépassé toutes mes attentes, mais dans le sens contraire. C'était très mal connaître l'Afrique que d'espérer ce que j'espérais! J'ai passé des heures à suer dans la cuisine-sauna, préparant avec amour et satisfaction une sauce aux arachides regorgeant de bons légumes frais (payés à prix d'or à 35km du village). Pour remplir la panse gourmande d'une vingtaine de gars qui discutaient de foot exclusivement en fulfulde, qui m'ont à peine saluée et qui, à mon avis, ignoraient parfaitement la raison de leur présence à mes côtés - si ce n'était pour profiter d'un repas gratuit. Le comble de l'impolitesse a été atteint lorsqu'un des gars m'a appelée "toubakou" ("l'étrangère"). Quel clown était assez mal foutu pour se pointer à la fête d'une fille dont il ne sait même pas le nom et qui ose par-dessus le marché la désigner avec ce mot à connotation hyper péjorative?! Sachant, qui plus est, que c'est moi qui ai assumé tous les coûts de la fête. J'ai failli faire une scène. A bien y penser, j'aurais dû en faire une. Mais il faut remettre les choses en perspective. Ce que je considère comme de l'abus de leur part n'est pour eux que la normalité des choses. Eh bien! Ils ne m'y reprendront pas une seconde fois.
Parallèlement à mes excès de rage envers les profiteurs, je suis aussi prise, sans vantardise aucune, d'élans de générosité gratuite. Mise au courant du cas d'une femme malade trop pauvre pour défrayer le coût de ses médicaments dont les gars discutaient avec véhémence, j'ai demandé à ce que l'on m'emmène la voir au dispensaire. Et j'ai payé les vingt-sept dollars que l'on exigeait d'elle pour la soigner. Une fortune, pour une famille de paysans. La femme était atteinte de paludisme et de dysenterie. En soirée, elle se portait déjà mieux. J'avais fait ma bonne action de la journée. Seule la question indiscrète d'une femme croisée dans le couloir a terni ma joie sereine d'avoir aidé quelqu'un dans le besoin: "Ah, vous êtes canadienne. Et qu'est-ce que vous nous apportez du Canada?" Comment ça, qu'est-ce que je leur apporte? J'ai-tu l'air du Père Noël, moi? Ou de la trésorière de la Banque Mondiale? En dépit de toute la bonne volonté, de la compréhension et de la sagesse dont je peux faire preuve lorsque les circonstances s'y prêtent, certaines réactions de la part des Africains continuent de me déconcerter. Décidément, les siècles de présence blanche sur le continent noir ont laissé bien des marques indésirables dans les mentalités contemporaines.
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