Chers lecteurs!!
Oui, je sais que je vous fais languir... de photos et d'autres aventures!! Mais l'inspiration n'est pas au rendez-vous depuis une semaine, et les cafés internet d'où je peux poster des images sur le blog non plus. Sachez seulement qu'après un bon deux semaines et demi à me la couler douce dans la région la plus agréable et tempérée du Burkina, je suis maintenant de retour à Ouaga pour une journée, le temps de faire quelques courses... avant d'entreprendre THE VOYAGE jusqu'à Bani. Le village où je passerai le reste de l'été. Avec les enfants. Et le soleil. Et le sable. Et, je le souhaite ardemment, un peu de pluie.
Sinon, j'attends à reculons la date de mon anniversaire qui approche trop vite. Et je tente de profiter au maximum de la saison des mangues qui s'achève.
lundi 29 juin 2009
lundi 22 juin 2009
C'est un départ...
Comme toute bonne chose a une fin, j'ai dû quitter Diarabakoko. Après une semaine qui a passé à la vitesse de l'éclair, en compagnie, surtout, de deux cousins de Babamine, Yacouba et Moussa, et d'un ami, Adama. J'ai très rapidement renoncé à comprendre les relations familiales. Deux fois sur trois, quand je serrais une nouvelle main, Yacouba soulignait: "C'est mon grand frère. C'est une petite soeur. C'est mon oncle." La parenté biologique a peu d'importance ici, et la famille est une notion très élastique, ce qui fait qu'elle peut facilement inclure mille individus. Qu'importe. En compagnie de mes trois amis, et d'autres visiteurs qui venaient périodiquement se greffer à nous, j'ai passé des soirées sur la véranda à causer et boire le thé, en écoutant Magic System et Alpha Blondy, des chanteurs de Côte-d'Ivoire qui à mon avis n'ont pas leur pareil. Les gars raffolaient particulièrement de mes histoires d'avion. Ils voulaient tout savoir; "Comme ça", disaient-ils, "on pourra raconter aux autres." Au fil des discussions, nous avons découvert certaines spécificités et bizarreries du français burkinabé. Les chaussures sport, par exemple, sont appelées des crêpes. Et quand on "met quelqu'un à la porte", c'est simplement qu'on le raccompagne à l'entrée, on ne le jette pas dehors. Adama, grand érudit sur le point de passer l'examen pour entrer dans la fonction publique, m'en a fait voir de toutes les couleurs avec son guide de simulation des questions du test, portant supposément sur la culture générale. Vous savez combien de sommets dépassent les 8000 mètres d'altitude sur la planète? Et comment s'appelle la phobie du chiffre 666? Et bien! ça, au Burkina, ça s'appelle la culture générale.
Sinon, j'ai aussi profité de mon séjour à Diaraba pour visiter l'école du village - d'autant plus que je m'étais fait copine avec l'une des institutrices. (Si vous avez bien lu les feuilletons précédents, vous vous rappelez que c'est elle qui me gavait de poisson jusqu'à l'écoeurement). Le premier matin, j'ai cru que mon arrivée impromptue dans la cour d'école allait provoquer une émeute tellement les enfants sont devenus énervés. En moins de deux secondes je me suis retrouvée au milieu de mille paires de yeux, d'oreilles et de mains, hurlant d'excitation, se bousculant pour être aux premières loges de ce spectacle ayant pour titre "Une toubabou dans notre cour d'école". En l'occurrence: moi. Je commence à avoir une idée de ce qu'est la vie de star, eh. Toujours est-il que le boucan attirait le regard des voisins et j'ai cru bon de tenter de contrôler la folie des enfants - vous comprendrez que j'étais terriblement embarrassée de la situation. Alors, j'ai demandé aux enfants de chanter. Ils se sont exécutés et la cohue a diminué d'un cran. Mais je me suis fait avoir car, après trois chansons, ils m'ont demandé de chanter à mon tour. Ouille. J'ai chanté Aani couuni comme une grande. Ils ont dû rester tellement surpris des paroles incompréhensibles qui sortaient de ma bouche qu'ils m'écoutaient tous religieusement. Puis l'arrivée de la maîtresse m'a sauvé d'avoir à chanter encore. Fiou.
Connaissant mon intérêt pour la pédagogie burkinabé (vous vous rappelez que je vais bientôt aller dispenser des cours d'été à des jeunes dans le nord du pays), Mamou l'institutrice m'expliquait avec une gentillesse exquise sa façon de procéder au fil des leçons. "Je dois toujours dire la vérité, quelque soit ce qu'on va me faire." Leçon de morale. "Pré-ten-dant. Qui peut lire comme la maîtresse?" Leçon de vocabulaire. Pendant ce temps, je restais sagement assise à côté de la fenêtre, sous les regards furtifs des enfants qui voulaient tous gagner mon approbation en fournissant une bonne réponse. Malgré l'excès de joie qu'ils ont manifesté à mon égard, je les ai trouvés drôlement polis et bien élevés. Surtout en comparaison aux jeunes Québécois. Ici, pour saluer les maîtres, les élèves croisent les bras sur la poitrine et s'inclinent vers l'avant en lançant un respectueux "Bonjour Madame". En tant qu'adulte, visiteuse et étrangère, j'ai eu droit au même traitement de faveur. J'ai pas pu m'empêcher de me sentir flattée. Et importante. Sans aucune raison, il faut l'admettre...
Oh! Et je dois vous annoncer le changement de mon statut civil. Je suis désormais mariée. Faut me laisser raconter. J'étais chez Mamou. Je lui ai dit que je voulais l'aider à préparer le repas. Ce faisant, j'ai gagné l'approbation générale: la Blanche veut apprendre à cuisiner comme les Africaines! Avec mes questions et mes commentaires, j'ai bien involontairement fait rire aux larmes Mamou et sa soeur (surtout quand j'ai expliqué qu'au Canada, on ne lavait pas les feuilles de laurier avant de les mettre dans le chaudron). C'est à ce moment que cette dernière a commencé à trouver que je serais un excellent parti pour son frère, établi à New York, de 12 ans mon aîné. Mais qu'est-ce qu'elles ont, les femmes burkinabé, à vouloir à tout prix me marier avec leur frère ou leur cousin?!
- Ou bien! Tu dis quoi? ("Ou bien", ici, signifie "Alors? Tu en penses quoi?")
- Bon! 35 ans, c'est trop vieux.
- Trop vieux? Mais toi tu as quel âge?
- 23 ans.
- Alors! 35 ans, c'est parfait pour toi!
C'est qu'elle était entêtée, la bougre. Et moi aussi. Quand elle a compris que je ne changerais pas d'idée, elle m'a généreusement proposé son propre mari. Que je n'ai pas pu refuser, car il n'a "que" 32 ans. C'est ainsi que je me suis retrouvée avec un mari, une co-épouse et un enfant (sans parler de toute la belle-famille africaine!). Eh oui, le Burkina est une contrée où la polygamie est non seulement légale mais aussi courante... et voilà que j'étais entraînée malgré moi dans ce régime matrimonial où le chef de famille peut prendre jusqu'à quatre femmes s'il a les moyens de les entretenir de façon équitable. Ca, ça fait des tête à tête de St-Valentin romantiques, hein? Mais vous l'aurez deviné... toute cette histoire de mariage, c'était des plaisanteries. Le fruit de l'imagination un peu trop active de la soeur de Mamou. Demandez-moi, pour voir, si j'ai le goût d'avoir des co-épouses...
L'un de mes meilleurs souvenirs au village reste la Canada Night que j'ai partagée avec mes amis. C'est moi qui ai préparé le souper: de la "sauce canadienne" qui n'avait de canadien que le nom, concoctée avec affection dans la cuisine de Yacouba. Autrement dit, dans une marmite de fer posée directement sur le feu de bois. J'ai adoré l'expérience, et eux ont adoré leur repas. Le dessert a fait fureur aussi: du pain trempé dans le sirop d'érable, dont j'ai traîné un contenant depuis Montréal jusqu'au Burkina. Comme "sirop d'érable" était peut-être trop compliqué à retenir, Moussa a solennellement rebaptisé notre sucrerie nationale "toubabou-miel". Du miel de Blanc. Lecteurs canadiens, ce nouveau terme ne vous plaît-il pas? Moi, je trouve que ça sonne très bien à l'oreille. Et la cerise sur le sundae pour terminer la soirée en beauté, nous avons appelé maman, papa et frérot à Blainville, à partir de mon nouveau cellulaire burkinabé. La communication était aussi bonne que si nous avions été à quelques mètres de distance, mais un océan nous séparait, et je me trouvais dans un village sans eau courante ni électricité, sous un ciel obscur déchiré d'étoiles filantes, en plein coeur du continent africain.
Hélas, comme je le disais plus tôt, toute bonne chose a une fin. Le moment est venu pour la toubabou de quitter Diaraba. Après avoir salué une dernière fois la vieille (qui m'a donné une pièce de 100 francs pour que je m'achète de l'eau sur la route), Moussa, Yacouba et Adama ont porté mes sacs jusqu'au bord du goudron. Le taxi-brousse est arrivé trop rapidement. J'aurais souhaité qu'il tarde encore un peu - il ne pouvait pas faire comme l'autobus de ville à Ouaga? On a hissé mes bagages à bord pendant que je faisais mes adieux. Nous nous sommes salués main dans la main en joignant nos tempes deux fois de chaque côté, dans un geste qui m'émeut depuis la toute première fois que je l'ai vu. Puis le véhicule a démarré, tournant ainsi la page sur le chapitre "Diaraba" de mon périple au Burkina.
Sinon, j'ai aussi profité de mon séjour à Diaraba pour visiter l'école du village - d'autant plus que je m'étais fait copine avec l'une des institutrices. (Si vous avez bien lu les feuilletons précédents, vous vous rappelez que c'est elle qui me gavait de poisson jusqu'à l'écoeurement). Le premier matin, j'ai cru que mon arrivée impromptue dans la cour d'école allait provoquer une émeute tellement les enfants sont devenus énervés. En moins de deux secondes je me suis retrouvée au milieu de mille paires de yeux, d'oreilles et de mains, hurlant d'excitation, se bousculant pour être aux premières loges de ce spectacle ayant pour titre "Une toubabou dans notre cour d'école". En l'occurrence: moi. Je commence à avoir une idée de ce qu'est la vie de star, eh. Toujours est-il que le boucan attirait le regard des voisins et j'ai cru bon de tenter de contrôler la folie des enfants - vous comprendrez que j'étais terriblement embarrassée de la situation. Alors, j'ai demandé aux enfants de chanter. Ils se sont exécutés et la cohue a diminué d'un cran. Mais je me suis fait avoir car, après trois chansons, ils m'ont demandé de chanter à mon tour. Ouille. J'ai chanté Aani couuni comme une grande. Ils ont dû rester tellement surpris des paroles incompréhensibles qui sortaient de ma bouche qu'ils m'écoutaient tous religieusement. Puis l'arrivée de la maîtresse m'a sauvé d'avoir à chanter encore. Fiou.
Connaissant mon intérêt pour la pédagogie burkinabé (vous vous rappelez que je vais bientôt aller dispenser des cours d'été à des jeunes dans le nord du pays), Mamou l'institutrice m'expliquait avec une gentillesse exquise sa façon de procéder au fil des leçons. "Je dois toujours dire la vérité, quelque soit ce qu'on va me faire." Leçon de morale. "Pré-ten-dant. Qui peut lire comme la maîtresse?" Leçon de vocabulaire. Pendant ce temps, je restais sagement assise à côté de la fenêtre, sous les regards furtifs des enfants qui voulaient tous gagner mon approbation en fournissant une bonne réponse. Malgré l'excès de joie qu'ils ont manifesté à mon égard, je les ai trouvés drôlement polis et bien élevés. Surtout en comparaison aux jeunes Québécois. Ici, pour saluer les maîtres, les élèves croisent les bras sur la poitrine et s'inclinent vers l'avant en lançant un respectueux "Bonjour Madame". En tant qu'adulte, visiteuse et étrangère, j'ai eu droit au même traitement de faveur. J'ai pas pu m'empêcher de me sentir flattée. Et importante. Sans aucune raison, il faut l'admettre...
Oh! Et je dois vous annoncer le changement de mon statut civil. Je suis désormais mariée. Faut me laisser raconter. J'étais chez Mamou. Je lui ai dit que je voulais l'aider à préparer le repas. Ce faisant, j'ai gagné l'approbation générale: la Blanche veut apprendre à cuisiner comme les Africaines! Avec mes questions et mes commentaires, j'ai bien involontairement fait rire aux larmes Mamou et sa soeur (surtout quand j'ai expliqué qu'au Canada, on ne lavait pas les feuilles de laurier avant de les mettre dans le chaudron). C'est à ce moment que cette dernière a commencé à trouver que je serais un excellent parti pour son frère, établi à New York, de 12 ans mon aîné. Mais qu'est-ce qu'elles ont, les femmes burkinabé, à vouloir à tout prix me marier avec leur frère ou leur cousin?!
- Ou bien! Tu dis quoi? ("Ou bien", ici, signifie "Alors? Tu en penses quoi?")
- Bon! 35 ans, c'est trop vieux.
- Trop vieux? Mais toi tu as quel âge?
- 23 ans.
- Alors! 35 ans, c'est parfait pour toi!
C'est qu'elle était entêtée, la bougre. Et moi aussi. Quand elle a compris que je ne changerais pas d'idée, elle m'a généreusement proposé son propre mari. Que je n'ai pas pu refuser, car il n'a "que" 32 ans. C'est ainsi que je me suis retrouvée avec un mari, une co-épouse et un enfant (sans parler de toute la belle-famille africaine!). Eh oui, le Burkina est une contrée où la polygamie est non seulement légale mais aussi courante... et voilà que j'étais entraînée malgré moi dans ce régime matrimonial où le chef de famille peut prendre jusqu'à quatre femmes s'il a les moyens de les entretenir de façon équitable. Ca, ça fait des tête à tête de St-Valentin romantiques, hein? Mais vous l'aurez deviné... toute cette histoire de mariage, c'était des plaisanteries. Le fruit de l'imagination un peu trop active de la soeur de Mamou. Demandez-moi, pour voir, si j'ai le goût d'avoir des co-épouses...
L'un de mes meilleurs souvenirs au village reste la Canada Night que j'ai partagée avec mes amis. C'est moi qui ai préparé le souper: de la "sauce canadienne" qui n'avait de canadien que le nom, concoctée avec affection dans la cuisine de Yacouba. Autrement dit, dans une marmite de fer posée directement sur le feu de bois. J'ai adoré l'expérience, et eux ont adoré leur repas. Le dessert a fait fureur aussi: du pain trempé dans le sirop d'érable, dont j'ai traîné un contenant depuis Montréal jusqu'au Burkina. Comme "sirop d'érable" était peut-être trop compliqué à retenir, Moussa a solennellement rebaptisé notre sucrerie nationale "toubabou-miel". Du miel de Blanc. Lecteurs canadiens, ce nouveau terme ne vous plaît-il pas? Moi, je trouve que ça sonne très bien à l'oreille. Et la cerise sur le sundae pour terminer la soirée en beauté, nous avons appelé maman, papa et frérot à Blainville, à partir de mon nouveau cellulaire burkinabé. La communication était aussi bonne que si nous avions été à quelques mètres de distance, mais un océan nous séparait, et je me trouvais dans un village sans eau courante ni électricité, sous un ciel obscur déchiré d'étoiles filantes, en plein coeur du continent africain.
Hélas, comme je le disais plus tôt, toute bonne chose a une fin. Le moment est venu pour la toubabou de quitter Diaraba. Après avoir salué une dernière fois la vieille (qui m'a donné une pièce de 100 francs pour que je m'achète de l'eau sur la route), Moussa, Yacouba et Adama ont porté mes sacs jusqu'au bord du goudron. Le taxi-brousse est arrivé trop rapidement. J'aurais souhaité qu'il tarde encore un peu - il ne pouvait pas faire comme l'autobus de ville à Ouaga? On a hissé mes bagages à bord pendant que je faisais mes adieux. Nous nous sommes salués main dans la main en joignant nos tempes deux fois de chaque côté, dans un geste qui m'émeut depuis la toute première fois que je l'ai vu. Puis le véhicule a démarré, tournant ainsi la page sur le chapitre "Diaraba" de mon périple au Burkina.
"El" balafon
Après mon exténuante journée au champ, allongée sous un arbre à karité, je ne suis pas au bout de mes peines. En soirée c'est le balafon au village, pour permettre à ceux qui n'ont pas pu assister au mariage de Geneviève et Babamine de célébrer un peu. Cet instrument de musique typique à l'Afrique de l'Ouest ressemble à un xylophone sous lequel ont été attachées des calebasses évidées; le même terme désigne aussi l'orchestre qui en joue et l'évènement dans son ensemble.
Avec mes compagnons, je fais un saut obligé dans la case de la vieille. Je dois lui annoncer officiellement mon départ prochain: "Maman, c'est demain que je vais quitter le village, avec beaucoup de tristesse." Yacoub traduit pour moi. La patriarche se désole que je ne puisse rester plus longtemps, elle qui, au lendemain de mon arrivée, s'était demandé pourquoi j'allais rester une semaine si on n'allait même pas pouvoir se parler. Puis, soudainement, c'est l'émoi dans la case. Quelqu'un traduit pour moi: un sorcier a jeté dieu-sait-quoi sur le feu et le riz refuse désormais de cuire. Ouioui, de la pure sorcellerie: ça existe ici. Et le chenapan est bien malintentionné puisqu'il refuse de renverser son sort. Deux gigantesques marmites sur un feu bien ardent, et dont le contenu ne cuit pourtant pas. Il faut le voir pour le croire (ou, du moins, pour admettre la possible existence de phénomènes paranormaux). C'est comme le gri-gri que j'ai aperçu plus tôt lorsqu'on est allé courir après les éléphants: une corne de vache, une touffe de cheveux et un bout de tissu rouge qui pendaient comme un macabre hochet au bout d'une branche d'arbre. Je n'en ai pas très bien saisi l'utilité, mais le seul fait que ce soit relié à la sorcellerie m'a donné froid dans le dos. (Ouvre la parenthèse: EH!! LES ELEPHANTS!! Je vous ai pas raconté? Comme la rumeur circulait dans le village qu'il y en avait à proximité, Yacoub et moi avons sauté sur sa bécane, appareils photo et vidéo au cou, et sommes partis à leur recherche. On les a trouvés. Une belle horde d'éléphants sauvages broutant tranquillement dans la végétation environnante. Brusquement, l'un d'eux s'est énervé. Son barissement s'est élevé haut et fort dans la brousse. Mon ranger de fortune a déclaré avec des trémolos dans la voix qu'il fallait courir. Vite. Alors, Vicki en gougounes et caméra à la main s'est mise à courir tant bien que mal entre les herbes hautes et les épines. Il y a belle lurette que je n'avais pas eu une telle frousse. Mon coeur battait la chamade. Pourtant, la frayeur passée, Yacoub a proposé de continuer à les suivre. Je soupçonne qu'il était plus excité que moi d'apercevoir les pachydermes. Même si en temps normal ces animaux sont une plaie pour les cultivateurs, car ils détruisent les récoltes en traversant les champs avec leurs grosses pattes. A nouveau, le plus imposant des éléphants a levé la trompe et émis son barissement. Mauvais signe. Yacoub m'a ordonné une deuxième fois de partir à courir. J'ai détalé sans demander mon reste. Et sans ressentir le besoin de continuer à leur courir après. C'est seulement à ce moment que j'ai appris que deux personnes ont été tuées récemment par des éléphants dans le coin. C'est pour me faire sentir brave que Yacoub m'a dit ça, ou quoi? Eh bien, après l'épisode "Bestiole non identifiée dans le désert", la très héroïque Vicki a à nouveau "fahis mourir" (pour emprunter l'orthographe d'une certaine Valérie) dans "Deux innocents en gougounes poursuivent un troupeau d'éléphants dans la brousse". Fin de la parenthèse.)
Avec toutes ces émotions, j'en étais où? Ah oui, au balafon. Au milieu des danseurs, le griot du village, complètement ivre, ne cesse de crier à qui veut bien l'entendre (et surtout à moi) "Bonne mariage! Bonne mariage!". C'est que les villageois me confondent souvent avec Geneviève, même si une bedaine de sept mois de grossesse distingue légèrement son physique du mien. Le griot, dans la coutume africaine, est le gardien de la tradition orale et de l'histoire des familles. J'ai eu affaire à lui il y a deux jours: il a récité mes louanges (j'ai aucune idée de quoi il a parlé: la généalogie de la famille Morin ne doit pas lui être familière), après quoi j'ai dû lui donner de l'argent. C'est de cela que vivent les griots; en tous cas, il a eu l'air satisfait des 250 francs (60 sous) qu'il a gagnés avec moi puisqu'il m'a remercié, dans le plus mauvais français du monde, pendant une demi-heure. Vieux ricaneur, va. Ce soir, entre les vapes de l'alcool dont tu as abusé, c'est à mon tour de rire de toi.
Le balafon, comme j'ai aussi pu le constater au mariage de Geneviève, est un véritable éclatement d'allégresse. La ségrégation entre les hommes et les femmes, si caractéristique du quotidien, semble s'estomper sur la "piste de danse", où tous se trémoussent et chantent au son de l'orchestre. Après avoir observé en quoi consistent les difficiles journées au village, nul doute que les gens saisissent toutes les occasions qui se présentent pour lâcher leur fou, et le balafon vient au premier rang des distractions - autant plus apprécié qu'il ne se produit pas souvent. Comme j'avais promis à tout le village que j'allais danser, eh bien, j'ai dû m'exécuter. Je suis entrée dans la ronde et j'ai esquissé quelques pas en me branlant le derrière et me secouant les épaules. Je me sentais ridicule dans mes culottes. Mais selon les dires de mes hôtes, j'ai fait honneur à tout le monde en participant à la danse. "Vraiment", devaient se dire les villageois, "c'est tout un numéro cette toubabou. Elle mange notre nourriture, va au champ, roule à vélo, fréquente l'école primaire et danse le balafon." Adama m'a chuchoté à l'oreille que ça discute fort dans mon dos. Les gens m'appellent "la courageuse". Ce sont précisément les gestes que j'ai posés pour tenter de m'intégrer dans la communauté qui m'ont valu ce qualificatif. Or, si, pour eux, il s'agit de courage, pour moi c'est tout simplement le cours normal des choses. La seule façon de procéder: mettre tous mes efforts en oeuvre pour essayer de vivre comme eux.
Avec mes compagnons, je fais un saut obligé dans la case de la vieille. Je dois lui annoncer officiellement mon départ prochain: "Maman, c'est demain que je vais quitter le village, avec beaucoup de tristesse." Yacoub traduit pour moi. La patriarche se désole que je ne puisse rester plus longtemps, elle qui, au lendemain de mon arrivée, s'était demandé pourquoi j'allais rester une semaine si on n'allait même pas pouvoir se parler. Puis, soudainement, c'est l'émoi dans la case. Quelqu'un traduit pour moi: un sorcier a jeté dieu-sait-quoi sur le feu et le riz refuse désormais de cuire. Ouioui, de la pure sorcellerie: ça existe ici. Et le chenapan est bien malintentionné puisqu'il refuse de renverser son sort. Deux gigantesques marmites sur un feu bien ardent, et dont le contenu ne cuit pourtant pas. Il faut le voir pour le croire (ou, du moins, pour admettre la possible existence de phénomènes paranormaux). C'est comme le gri-gri que j'ai aperçu plus tôt lorsqu'on est allé courir après les éléphants: une corne de vache, une touffe de cheveux et un bout de tissu rouge qui pendaient comme un macabre hochet au bout d'une branche d'arbre. Je n'en ai pas très bien saisi l'utilité, mais le seul fait que ce soit relié à la sorcellerie m'a donné froid dans le dos. (Ouvre la parenthèse: EH!! LES ELEPHANTS!! Je vous ai pas raconté? Comme la rumeur circulait dans le village qu'il y en avait à proximité, Yacoub et moi avons sauté sur sa bécane, appareils photo et vidéo au cou, et sommes partis à leur recherche. On les a trouvés. Une belle horde d'éléphants sauvages broutant tranquillement dans la végétation environnante. Brusquement, l'un d'eux s'est énervé. Son barissement s'est élevé haut et fort dans la brousse. Mon ranger de fortune a déclaré avec des trémolos dans la voix qu'il fallait courir. Vite. Alors, Vicki en gougounes et caméra à la main s'est mise à courir tant bien que mal entre les herbes hautes et les épines. Il y a belle lurette que je n'avais pas eu une telle frousse. Mon coeur battait la chamade. Pourtant, la frayeur passée, Yacoub a proposé de continuer à les suivre. Je soupçonne qu'il était plus excité que moi d'apercevoir les pachydermes. Même si en temps normal ces animaux sont une plaie pour les cultivateurs, car ils détruisent les récoltes en traversant les champs avec leurs grosses pattes. A nouveau, le plus imposant des éléphants a levé la trompe et émis son barissement. Mauvais signe. Yacoub m'a ordonné une deuxième fois de partir à courir. J'ai détalé sans demander mon reste. Et sans ressentir le besoin de continuer à leur courir après. C'est seulement à ce moment que j'ai appris que deux personnes ont été tuées récemment par des éléphants dans le coin. C'est pour me faire sentir brave que Yacoub m'a dit ça, ou quoi? Eh bien, après l'épisode "Bestiole non identifiée dans le désert", la très héroïque Vicki a à nouveau "fahis mourir" (pour emprunter l'orthographe d'une certaine Valérie) dans "Deux innocents en gougounes poursuivent un troupeau d'éléphants dans la brousse". Fin de la parenthèse.)
Avec toutes ces émotions, j'en étais où? Ah oui, au balafon. Au milieu des danseurs, le griot du village, complètement ivre, ne cesse de crier à qui veut bien l'entendre (et surtout à moi) "Bonne mariage! Bonne mariage!". C'est que les villageois me confondent souvent avec Geneviève, même si une bedaine de sept mois de grossesse distingue légèrement son physique du mien. Le griot, dans la coutume africaine, est le gardien de la tradition orale et de l'histoire des familles. J'ai eu affaire à lui il y a deux jours: il a récité mes louanges (j'ai aucune idée de quoi il a parlé: la généalogie de la famille Morin ne doit pas lui être familière), après quoi j'ai dû lui donner de l'argent. C'est de cela que vivent les griots; en tous cas, il a eu l'air satisfait des 250 francs (60 sous) qu'il a gagnés avec moi puisqu'il m'a remercié, dans le plus mauvais français du monde, pendant une demi-heure. Vieux ricaneur, va. Ce soir, entre les vapes de l'alcool dont tu as abusé, c'est à mon tour de rire de toi.
Le balafon, comme j'ai aussi pu le constater au mariage de Geneviève, est un véritable éclatement d'allégresse. La ségrégation entre les hommes et les femmes, si caractéristique du quotidien, semble s'estomper sur la "piste de danse", où tous se trémoussent et chantent au son de l'orchestre. Après avoir observé en quoi consistent les difficiles journées au village, nul doute que les gens saisissent toutes les occasions qui se présentent pour lâcher leur fou, et le balafon vient au premier rang des distractions - autant plus apprécié qu'il ne se produit pas souvent. Comme j'avais promis à tout le village que j'allais danser, eh bien, j'ai dû m'exécuter. Je suis entrée dans la ronde et j'ai esquissé quelques pas en me branlant le derrière et me secouant les épaules. Je me sentais ridicule dans mes culottes. Mais selon les dires de mes hôtes, j'ai fait honneur à tout le monde en participant à la danse. "Vraiment", devaient se dire les villageois, "c'est tout un numéro cette toubabou. Elle mange notre nourriture, va au champ, roule à vélo, fréquente l'école primaire et danse le balafon." Adama m'a chuchoté à l'oreille que ça discute fort dans mon dos. Les gens m'appellent "la courageuse". Ce sont précisément les gestes que j'ai posés pour tenter de m'intégrer dans la communauté qui m'ont valu ce qualificatif. Or, si, pour eux, il s'agit de courage, pour moi c'est tout simplement le cours normal des choses. La seule façon de procéder: mettre tous mes efforts en oeuvre pour essayer de vivre comme eux.
vendredi 19 juin 2009
Manger pour cultiver, cultiver pour manger...?
Si les femmes sont les premières levées et les dernières couchées, les hommes ne laissent pas leur place non plus - au village, du moins. La plupart sont agriculteurs. Au champ, ça trime dur: une journée passée avec eux suffit pour que je puisse en témoigner. A ce temps de l'année l'heure est au labour des terres, et il faudra attendre l'averse pour semer. Mil, maïs, coton, arachide, chacun divise son champ comme il le veut. Ici, la machinerie agricole se limite à un outil, le daba, qui permet au prix de maints efforts de creuser des sillons dans le sol. Ceux qui ont plus de moyens possèdent des boeufs, qui rendent la tâche plus aisée, rapide et moins fatiguante. Aujourd'hui, Yacouba a emprunté les bêtes d'un ami, et trois compagnons sont venus lui prêter main-forte. Tout le monde se serre les coudes dans un pays où les structures sociales et les ressources de toutes sortes sont pratiquement inexistantes, l'entraide devient plus qu'une nécessité. J'avais ce matin toute la meilleure volonté du monde pour participer à l'effort collectif (aussi modeste ma contribution aurait-elle été) mais évidemment les hommes en ont décidé autrement: je devais rester sagement assise à l'ombre, à admirer le paysage et surtout à me faire envahir par des essaims de brûlots. Les satanées bestioles me rentraient par tous les orifices accessibles. Ne pas sentir la douce caresse d'insectes sur sa peau est un grand bonheur de la vie que je commence à apprécier...
Jusqu'à 16h00, les hommes travaillent, ne prenant un peu de répit qu'à l'heure du dîner. A la fin de la journée, Dolba apparaît à mes côtés avec un scorpion au bout de sa machette. Vivant. Mais il a pris soin de "couper le bout qui pique", selon ses propres termes. Tout le monde rit de me voir aussi impressionnée et prompte à sortir l'appareil photo. Au moment de retourner au village, Dolba m'a questionnée dans son français hésitant: "C'est le soleil qui vous fait comme ça?" (i.e. rouge). J'ai failli lui répondre qu'avec la force du soleil ici, l'ombre suffit à me brûler la peau. "Vous allez redevenir blanche?" s'est-il inquiété. J'a dû le rassurer. "Oui oui, dans 2 ou 3 jours." Attendrie devant ce jeune homme qui, de toute évidence, n'est pas familier avec les réactions de l'épiderme occidental, je me suis mise à réfléchir. Un Blanc, peu importe sa couleur de peau, restera toujours un Blanc. En Afrique plus que n'importe où ailleurs.
Sur cette réflexion, Dolba m'a remorquée sur son vélo jusqu'à la maison, sous le regard rieur des autres paysans. La vision d'une toubabou à bicyclette tient de l'insolite sous ces latitudes.
Jusqu'à 16h00, les hommes travaillent, ne prenant un peu de répit qu'à l'heure du dîner. A la fin de la journée, Dolba apparaît à mes côtés avec un scorpion au bout de sa machette. Vivant. Mais il a pris soin de "couper le bout qui pique", selon ses propres termes. Tout le monde rit de me voir aussi impressionnée et prompte à sortir l'appareil photo. Au moment de retourner au village, Dolba m'a questionnée dans son français hésitant: "C'est le soleil qui vous fait comme ça?" (i.e. rouge). J'ai failli lui répondre qu'avec la force du soleil ici, l'ombre suffit à me brûler la peau. "Vous allez redevenir blanche?" s'est-il inquiété. J'a dû le rassurer. "Oui oui, dans 2 ou 3 jours." Attendrie devant ce jeune homme qui, de toute évidence, n'est pas familier avec les réactions de l'épiderme occidental, je me suis mise à réfléchir. Un Blanc, peu importe sa couleur de peau, restera toujours un Blanc. En Afrique plus que n'importe où ailleurs.
Sur cette réflexion, Dolba m'a remorquée sur son vélo jusqu'à la maison, sous le regard rieur des autres paysans. La vision d'une toubabou à bicyclette tient de l'insolite sous ces latitudes.
Diarabakoko... prise 2.
Ok. Récapitulons. Je suis arrivée au village. Et j'ai eu le coup de foudre. MAIS ENCORE...?
Qui aurait cru que la vie dans un si charmant village puisse être aussi fatiguante pour une p'tite Québécoise?
Je ne me plains pas. J'apprends, plutôt. J'expérimente. Je vis. Je découvre. Si, à Ouaga, j'étais Nassara, je suis ici une Toubabou. "Toubaboumousso": femme blanche. Et je ne passe pas moins inaperçcue qu'ailleurs, bien au contraire. Chacun veut me parler, me voir. Je serre des dizaines de mains chaque fois que je sors de la maison. Je pratique mes salutations à souhait, parfois avec un peu de lassitude. Si certains restent indifférents à mes efforts pour articuler quelques mots en gouin, d'autres au contraire s'enthousiasment, rient aux éclats, se lancent dans de longs palabres que je ne comprends évidemment pas. Certaines bonnes femmes sont si énervées qu'elles en perdent le peu de français qu'elles savent. Ce sont celles-là que je préfère. Leur joie est contagieuse. Sinon, les autres femmes se font plutôt disrètes. Les travaux domestiques et agricoles les tiennent à l'écart de la sphère publique et je n'ai que très peu de contacts avec elles. Ici, en tant qu'étrangère, je vis avec les hommes. C'est avec eux que je prends mes repas, que je bois le thé, que je fais la tournée du village. Tout. Mais l'effacement de la gent féminine ne fait que confirmer le rôle essentiel qu'elle joue: sans les femmes l'Afrique ne tiendrait pas debout.
A mon arrivée à Diarabakoko, les habitants étaient persuadés que je n'allais pas pouvoir supporter leur nourriture. Ceux qui me voyaient encore parmi eux après quelques jours étaient étonnés. Apparemment, le ciel m'a dotée d'une ô! combien appréciée capacité à ne pas faire la fine gueule en voyage. Chaque jour je teste ma résistance gustative et je reste surprise: que diriez-vous d'une grande casserole d lait caillé, "tout droit sorti du boeuf (!) et laissé à reposer toute une nuit"? Eh bien, avec plusieurs cuillèrées de sucre, c'est pas si mal. Sinon, il y a le sempiternel riz sauce. Le riz, ça passe toujours bien; le problème réside plus souvent du côté de la sauce, bien gluante et assaisonnée de quelques grains de sable qui font scrounch sous la dent. Et que dire du poisson, pêché au marigot à proximité du village. Ici, on le mange au complet. Avec les écailles. Les nageoires. La queue. La tête. Les yeux. Alouette. C'est à peine si on laisse les arêtes. Politesse oblige, je mange tout. Sauf les yeux. C'est plus fort que moi: j'y arrive pas...
En fait, de façon générale, le véritable problème pour moi se situe plutôt dans la quantité de nourriture qu'ils me font ingérer. Vous croyez qu'on ne mange pas beaucoup en Afrique? Détrompez-vous immédiatement, de grâce. Ici, on mange comme des porcs. Pour déjeuner, on m'amène de la bouillie de mil (version locale de notre gruau) dans laquelle trempent des beignets bien huileux, qui déjà suffisent à me rassasier. Mais on doit ensuite passer chez la vieille, qui me fait boire un bol de café aromatisé à la citronnelle. Et m'offre du riz sauce, que je dois refuser. Pour dîner, lorsque je suis chez l'institutrice du village - devenue mon amie - on achète d'abord l'attiéké, du manioc égrené que l'on mange avec du poisson (deux plutôt qu'un, hein). Ce qui, encore une fois, suffit largement à me remplir la panse. Mais son mari me force ensuite à avaler une langue et des arachides. Puis, l'institutrice me sert une énorme assiette de riz à la pâte d'arachides. Avec, devinez quoi? Deux mautadits poissons. Sur le point d'éclater, je finis tant bien que mal ma portion pour ensuite me faire dire que je dois ENCORE manger des arachides et boire du thé! Je m'exécute le coeur au bord des lèvres. A chaque fois je regrette ma visite... parce que quand je rentre à la maison je sais qu'il faudra encore manger. Bon. Si au moins c'était des légumes dont on me gavait. Mais non. Mon régime est constitué à 99.8% de glucides, de lipides et de sodium. Lire: sucre, huile, sel. Eurk. Y'a pas à dire: je suis due pour une cure de désintox.
Et si je fais un paragraphe aussi important sur la nourriture c'est que ça a occupé une place prépondérante dans mon séjour à Diaraba. Vraiment. Avec la causette et les salutations. Heureusement que j'y ai fait de belles rencontres. Des amitiés sincères, sans malices ni arrières-pensées. Plus que des amitiés même. J'y ai gagné une famille.
Qui aurait cru que la vie dans un si charmant village puisse être aussi fatiguante pour une p'tite Québécoise?
Je ne me plains pas. J'apprends, plutôt. J'expérimente. Je vis. Je découvre. Si, à Ouaga, j'étais Nassara, je suis ici une Toubabou. "Toubaboumousso": femme blanche. Et je ne passe pas moins inaperçcue qu'ailleurs, bien au contraire. Chacun veut me parler, me voir. Je serre des dizaines de mains chaque fois que je sors de la maison. Je pratique mes salutations à souhait, parfois avec un peu de lassitude. Si certains restent indifférents à mes efforts pour articuler quelques mots en gouin, d'autres au contraire s'enthousiasment, rient aux éclats, se lancent dans de longs palabres que je ne comprends évidemment pas. Certaines bonnes femmes sont si énervées qu'elles en perdent le peu de français qu'elles savent. Ce sont celles-là que je préfère. Leur joie est contagieuse. Sinon, les autres femmes se font plutôt disrètes. Les travaux domestiques et agricoles les tiennent à l'écart de la sphère publique et je n'ai que très peu de contacts avec elles. Ici, en tant qu'étrangère, je vis avec les hommes. C'est avec eux que je prends mes repas, que je bois le thé, que je fais la tournée du village. Tout. Mais l'effacement de la gent féminine ne fait que confirmer le rôle essentiel qu'elle joue: sans les femmes l'Afrique ne tiendrait pas debout.
A mon arrivée à Diarabakoko, les habitants étaient persuadés que je n'allais pas pouvoir supporter leur nourriture. Ceux qui me voyaient encore parmi eux après quelques jours étaient étonnés. Apparemment, le ciel m'a dotée d'une ô! combien appréciée capacité à ne pas faire la fine gueule en voyage. Chaque jour je teste ma résistance gustative et je reste surprise: que diriez-vous d'une grande casserole d lait caillé, "tout droit sorti du boeuf (!) et laissé à reposer toute une nuit"? Eh bien, avec plusieurs cuillèrées de sucre, c'est pas si mal. Sinon, il y a le sempiternel riz sauce. Le riz, ça passe toujours bien; le problème réside plus souvent du côté de la sauce, bien gluante et assaisonnée de quelques grains de sable qui font scrounch sous la dent. Et que dire du poisson, pêché au marigot à proximité du village. Ici, on le mange au complet. Avec les écailles. Les nageoires. La queue. La tête. Les yeux. Alouette. C'est à peine si on laisse les arêtes. Politesse oblige, je mange tout. Sauf les yeux. C'est plus fort que moi: j'y arrive pas...
En fait, de façon générale, le véritable problème pour moi se situe plutôt dans la quantité de nourriture qu'ils me font ingérer. Vous croyez qu'on ne mange pas beaucoup en Afrique? Détrompez-vous immédiatement, de grâce. Ici, on mange comme des porcs. Pour déjeuner, on m'amène de la bouillie de mil (version locale de notre gruau) dans laquelle trempent des beignets bien huileux, qui déjà suffisent à me rassasier. Mais on doit ensuite passer chez la vieille, qui me fait boire un bol de café aromatisé à la citronnelle. Et m'offre du riz sauce, que je dois refuser. Pour dîner, lorsque je suis chez l'institutrice du village - devenue mon amie - on achète d'abord l'attiéké, du manioc égrené que l'on mange avec du poisson (deux plutôt qu'un, hein). Ce qui, encore une fois, suffit largement à me remplir la panse. Mais son mari me force ensuite à avaler une langue et des arachides. Puis, l'institutrice me sert une énorme assiette de riz à la pâte d'arachides. Avec, devinez quoi? Deux mautadits poissons. Sur le point d'éclater, je finis tant bien que mal ma portion pour ensuite me faire dire que je dois ENCORE manger des arachides et boire du thé! Je m'exécute le coeur au bord des lèvres. A chaque fois je regrette ma visite... parce que quand je rentre à la maison je sais qu'il faudra encore manger. Bon. Si au moins c'était des légumes dont on me gavait. Mais non. Mon régime est constitué à 99.8% de glucides, de lipides et de sodium. Lire: sucre, huile, sel. Eurk. Y'a pas à dire: je suis due pour une cure de désintox.
Et si je fais un paragraphe aussi important sur la nourriture c'est que ça a occupé une place prépondérante dans mon séjour à Diaraba. Vraiment. Avec la causette et les salutations. Heureusement que j'y ai fait de belles rencontres. Des amitiés sincères, sans malices ni arrières-pensées. Plus que des amitiés même. J'y ai gagné une famille.
lundi 15 juin 2009
Diarabakoko mon amour...
Rassurez-vous, je ne me suis pas trouvé un mari burkinabé - même si les offres ne manquent pas. Il s'agit d'une tout autre chose. Il y a quelques jours j'ai été arrachée de Ouaga la bruyante, Ouaga la trépidante, Ouaga la poussiéreuse, et me suis fait catapulter sept heures de bus plus loin dans le plus mignon et bucolique village africain qui soit. Diarabakoko. Au coeur de la région la plus extraordinairement charmante du Burkina: verte, vallonneuse, et bercée d'une lumière naturelle qui ravit la photographe en moi.
Je suis en amour.
En apprenant que j'allais séjourner quelques temps au village, les gens de la ville haussaient les sourcils. Ne dissimulaient pas leur inquiétude. Restaient sceptiques, ou pire, carrément bouche bée. Autant de réactions dont j'ai fini par m'imprégner malgré moi. J'en suis venue à redouter mon passage au village. A le remettre en question, même. Au point où, la veille du départ, j'ai dû improviser une séance d'auto-motivation pour ne pas changer d'idée. De toute façon, je n'aurais pas pu choker: Geneviève et Babamine venaient avec moi. Mais en descendant du bus jeudi avec mes mille kilos de bagages sur le dos et autant d'appréhensions sur le coeur, j'ai su que je n'aurais rien à craindre. J'ai senti que j'allais me plaire à Diarabakoko. Et le temps m'a donné raison.
Traverser le village d'une concession à l'autre, c'est comme déambuler dans un décor de cinéma, tellement l'ensemble est esthétique. A mes yeux d'Occidentale, chaque élément semble avoir été posé là dans le seul but de me charmer. Les poules, les cochons, les chiens et les chèvres broutent ici et là en totale liberté. Les femmes vont et viennent avec leur chargement d'eau ou de fruits posé sur la tête. Les manguiers, palmiers et autres arbres, dont la verdure me semble exubérante après avoir passé trois semaines en milieu semi-désertique, sont un vrai délice pour les yeux. Les cases rondes avec leur toit pointu surmonté d'une casserole trouée - question de faire tenir la paille bien en place - me font littéralement craquer. Tout semble tellement... parfait. Mais ce qui, au-delà de tout ça, complète la perfection et cristallise le coup de foudre, ce sont les gens. De véritables amours. La première journée, le contact n'a pas été si facile à établir, même si Babamine était là pour m'introduire. Ceux qui parlent ou comprennent le français ne sont pas si nombreux; ici, c'est le gouin qui domine. Et croyez-en ma parole, ce n'est pas un dialecte facile à apprendre. Les formules de salutation, d'une importance capitale en Afrique, sont tellement longues que je doute d'être capable de les mémoriser avant mon départ, vendredi. Koudihini, Badihini, Midihini, Oudihini: je ne sais pas quoi répondre à qui ni à la suite de quoi. Alors, soit j'y vais au hasard, soit quelqu'un me souffle la réponse; dans un cas comme dans l'autre, tout le monde finit par éclater de rire, surtout moi. Dès que l'on fait l'effort d'articuler quelques mots dans la langue maternelle de nos interlocuteurs, même avec un accent terrible, il semble que certaines barrières tombent. Comme on dit, c'est l'intention qui compte...
Geneviève et Babamine ne sont restés qu'une nuit. Ils venaient surtout pour saluer, après s'être mariés, celle que tout le monde appelle respectueusement "la vieille": la grand-mère paternelle. Vendredi, ils sont repartis à Ouagadougou. Nos chemins se sont séparés. Geneviève rentre bientôt au Canada et je suis maintenant assez rodée pour voler de mes propres ailes à travers le pays. Elle a été pour moi une amie, une guide, une traductrice. Une prof qui donne le cours "Burkina 101". Une douce transition du Québec à l'Afrique: de l'électricité à la lampe-torche, de la douche au seau, de la toilette au trou. Pour l'accueil, les rires, les conseils, les explications, les heures passées sur le matelas du salon à regarder le plafond et le ventilateur tourner, je lui fais parvenir de chaleureux remerciements. J'ai eu un pincement au coeur en la voyant monter à bord du taxi-brousse avec Babamine. Mais c'est aussi ça, voyager: savoir laisser partir les gens.
Ce matin, Yacouba (le gardien de la maison du papa de Babamine où je réside) a emprunté à un autre villageois une zézette roulante que l'on met en marche avec quelques coups de pédale et dont la vitesse de croisière ne doit pas dépasser les 15 km/h. Nous sommes venus en ville pour que je puisse donner quelques nouvelles. Le clavier sur lequel je tape fonctionne mal, la souris aussi, j'ai mal aux fesses et la radio diffuse une émission spéciale sur les infections vaginales - les conditions idéales ne sont pas réunies pour favoriser mon inspiration. J'arrête donc ici pour aujourd'hui, non sans vous promettre une suite alléchante d'ici quelques jours. En Afrique, la patience est la plus grande des vertus.
Je suis en amour.
En apprenant que j'allais séjourner quelques temps au village, les gens de la ville haussaient les sourcils. Ne dissimulaient pas leur inquiétude. Restaient sceptiques, ou pire, carrément bouche bée. Autant de réactions dont j'ai fini par m'imprégner malgré moi. J'en suis venue à redouter mon passage au village. A le remettre en question, même. Au point où, la veille du départ, j'ai dû improviser une séance d'auto-motivation pour ne pas changer d'idée. De toute façon, je n'aurais pas pu choker: Geneviève et Babamine venaient avec moi. Mais en descendant du bus jeudi avec mes mille kilos de bagages sur le dos et autant d'appréhensions sur le coeur, j'ai su que je n'aurais rien à craindre. J'ai senti que j'allais me plaire à Diarabakoko. Et le temps m'a donné raison.
Traverser le village d'une concession à l'autre, c'est comme déambuler dans un décor de cinéma, tellement l'ensemble est esthétique. A mes yeux d'Occidentale, chaque élément semble avoir été posé là dans le seul but de me charmer. Les poules, les cochons, les chiens et les chèvres broutent ici et là en totale liberté. Les femmes vont et viennent avec leur chargement d'eau ou de fruits posé sur la tête. Les manguiers, palmiers et autres arbres, dont la verdure me semble exubérante après avoir passé trois semaines en milieu semi-désertique, sont un vrai délice pour les yeux. Les cases rondes avec leur toit pointu surmonté d'une casserole trouée - question de faire tenir la paille bien en place - me font littéralement craquer. Tout semble tellement... parfait. Mais ce qui, au-delà de tout ça, complète la perfection et cristallise le coup de foudre, ce sont les gens. De véritables amours. La première journée, le contact n'a pas été si facile à établir, même si Babamine était là pour m'introduire. Ceux qui parlent ou comprennent le français ne sont pas si nombreux; ici, c'est le gouin qui domine. Et croyez-en ma parole, ce n'est pas un dialecte facile à apprendre. Les formules de salutation, d'une importance capitale en Afrique, sont tellement longues que je doute d'être capable de les mémoriser avant mon départ, vendredi. Koudihini, Badihini, Midihini, Oudihini: je ne sais pas quoi répondre à qui ni à la suite de quoi. Alors, soit j'y vais au hasard, soit quelqu'un me souffle la réponse; dans un cas comme dans l'autre, tout le monde finit par éclater de rire, surtout moi. Dès que l'on fait l'effort d'articuler quelques mots dans la langue maternelle de nos interlocuteurs, même avec un accent terrible, il semble que certaines barrières tombent. Comme on dit, c'est l'intention qui compte...
Geneviève et Babamine ne sont restés qu'une nuit. Ils venaient surtout pour saluer, après s'être mariés, celle que tout le monde appelle respectueusement "la vieille": la grand-mère paternelle. Vendredi, ils sont repartis à Ouagadougou. Nos chemins se sont séparés. Geneviève rentre bientôt au Canada et je suis maintenant assez rodée pour voler de mes propres ailes à travers le pays. Elle a été pour moi une amie, une guide, une traductrice. Une prof qui donne le cours "Burkina 101". Une douce transition du Québec à l'Afrique: de l'électricité à la lampe-torche, de la douche au seau, de la toilette au trou. Pour l'accueil, les rires, les conseils, les explications, les heures passées sur le matelas du salon à regarder le plafond et le ventilateur tourner, je lui fais parvenir de chaleureux remerciements. J'ai eu un pincement au coeur en la voyant monter à bord du taxi-brousse avec Babamine. Mais c'est aussi ça, voyager: savoir laisser partir les gens.
Ce matin, Yacouba (le gardien de la maison du papa de Babamine où je réside) a emprunté à un autre villageois une zézette roulante que l'on met en marche avec quelques coups de pédale et dont la vitesse de croisière ne doit pas dépasser les 15 km/h. Nous sommes venus en ville pour que je puisse donner quelques nouvelles. Le clavier sur lequel je tape fonctionne mal, la souris aussi, j'ai mal aux fesses et la radio diffuse une émission spéciale sur les infections vaginales - les conditions idéales ne sont pas réunies pour favoriser mon inspiration. J'arrête donc ici pour aujourd'hui, non sans vous promettre une suite alléchante d'ici quelques jours. En Afrique, la patience est la plus grande des vertus.
lundi 8 juin 2009
Garou à Gorom...
On ne séjourne pas à Bani sans aller plus loin. Au-delà du village, c’est le Sahel pur et dur. Le sable. Le vent. La végétation sèche et rabougrie. Les baobabs disparaissent. La route devient mauvaise. Déjà, en matinée, les rayons du soleil chauffent ardemment. Ma peau en pâtit, d’autant plus que crème solaire, sueur et poussière ne font pas très bon ménage. En l’espace de quelques kilomètres sur la moto, mes bras tournent au brun-rouge. Malheureusement (ou heureusement…) il y a presque une semaine que je n’ai accès à aucun miroir. Avec, en plus, la poussière du désert qui me colle à la peau, je dois faire peur. Alors que nous arrivons à Gorom-Gorom, la tante de Noum me demande si je désire me laver. Le message est clair. Nous restons chez elle quelques heures, le temps de passer à l’ombre les moments les plus insupportables de la journée.
Pour dîner, c’est le tô – je n’y échappe pas. Je vois les enfants qui semblent déjà s’en donner à cœur joie dans le bol de sauce gluante. En guise de bon appétit, Kadi, la tante, lance à mon intention : « Faut manger pour grandir ». Ouais. Elle voulait sûrement dire pour grossir. À la fin du repas, Kadi me réprimande avec un air désapprobateur : « Tu n’as pas bien mangé! » et j’ai insisté : « Oui, j’ai bien mangé! ». En plus, c’était la vérité. Quelques petites boules de tô suffisent à tuer mon appétit. Mais elle s’est entêtée : elle m’a donné un bol de couscous. « C’est bon pour le ventre ». « Quoi, il est trop petit mon ventre? » « Il n’est pas assez gros ». On m’avait prévenue avant mon départ : en Afrique, une femme rondelette ou carrément grosse est une femme en bonne santé…
Puis, nous avons atteint les dunes. Mes premières dunes. Toutes orangées. Le contraste est marqué avec le ciel bleu. En quelques minutes, j’ai du sable partout. Comme toujours, des enfants du village viennent s’installer près de nous en nous observant de leurs grands yeux curieux. Noum se lance dans un grand discours pour promouvoir l’importance de l’école en apprenant que sur la douzaine de jeunes qui l’écoute, aucun ne la fréquente. Des mots qui martèlent durement ma bonne conscience occidentale : « des enfants qui ne vont pas à l’école ». J’ai déjà des chocs avec les Nomades, qui me demandent régulièrement de transcrire un message à leur place ou d’épeler une phrase. Et ils ont presque tous trente ans. L’éducation n’est pas un droit acquis, je m’en rends compte ici.
Des fillettes sont venues nous rejoindre, curieuses. Puis d’autres garçons. Nous avons dansé. Chanté. Fait des culbutes. Dessiné dans le sable. Creusé des trous. Grâce à deux ou trois d’entre eux qui parlent français, je peux communiquer avec les autres qui ne comprennent que le fulfulde. J’aurais passé la nuit avec eux, sous le clair de lune, à étirer ce moment de complicité et de joie toute simple. Parfois, le bonheur se contente de peu. Un sourire, un regard, et les barrières culturelles tombent.
Tout ce beau monde a fini par rentrer au village. En allant faire pipi (la toilette est derrière la deuxième dune à gauche) je me suis retrouvée avec une sale bestiole sur la jambe. Mi-crabe, mi-araignée. ÉNORME. J’ai vu ma vie défiler sous mes yeux et ma mort prochaine causée par la morsure de la terrible créature. Noum, attiré par mes cris, m’a sacré un coup de pied sur le tibia pour la faire déguerpir. Il m’a assuré que ce n’était rien de dangereux. Qu’est-ce qu’il en sait, lui? Un tel insecte ne peut pas être inoffensif. J’ai passé la nuit à redouter le retour de l’araignée. Et la fin de ma vie sur les dunes d’Oursi.
Au lever du jour, je me suis réveillée, surprise d’être encore en vie. Quelque peu incommodée par le vent chargé de sable qui s’était levé. Le Sahel grondait. Moi, ça m’amusait – même si toute cette poussière pénétrait mes yeux, mon nez, mes oreilles et les moindres racoins de mon sac à dos. Nous avons levé le camp en moins de deux, direction Gorom-Gorom. Une bourgade sahélienne qui accueille tous les jeudis le plus important marché d’Afrique de l’Ouest. Les ethnies de tous les villages environnants s’y retrouvent au milieu des fruits et des légumes, des pagnes, des vêtements et, cette journée-là, des tourbillons de sable. J’y ai aperçu mes premiers Touaregs. Leurs femmes sont magnifiques – peut-être les plus jolies femmes qu’il m’ait été donné d’admirer jusqu’ici. Un mélange de Noir, d’Arabe et d’Indien, on dirait. Habillées de tissus légers aux couleurs vives, un châle posé sur la tête, elles semblent insaisissables. J’enviais la forte impression de liberté qui se dégage d’elles. Mais ce n’était sûrement qu’une impression…
En plus des Touareg, j’ai vu à Gorom des Tamashek, des Peuls, des Mossi. Chaque groupe a ses caractéristiques, sa culture propre. Chaque ethnie est un monde en soi. Déjà, avant d’arriver au marché, je songeais aux photos fantastiques que j’allais pouvoir y faire. Je n’en ai pas pris une seule. Gorom ne se fixe pas sur une carte mémoire, Gorom ne s’imprime pas sur du papier photo. Gorom se vit, tout simplement.
Au kiosque de CD piratés, Noum a trouvé un disque de Garou. Il est un grand fan. Déjà, à ma première soirée à Bani, nous chantions « Sous le vent » en duo. Lui Garou, moi Céline. Trois fois plutôt qu’une. Il y a de ces moments indescriptibles qu’il est impossible d’oublier. La voix grave de Garou qui retentit entre les kiosques d’un marché sahélien burkinabé en fait partie.

En route sur la moto!

Les paysages sahéliens...

Noum sur les dunes d'Oursi

Après une nuit sur les dunes...

Le vent souffle avec rage!
Pour dîner, c’est le tô – je n’y échappe pas. Je vois les enfants qui semblent déjà s’en donner à cœur joie dans le bol de sauce gluante. En guise de bon appétit, Kadi, la tante, lance à mon intention : « Faut manger pour grandir ». Ouais. Elle voulait sûrement dire pour grossir. À la fin du repas, Kadi me réprimande avec un air désapprobateur : « Tu n’as pas bien mangé! » et j’ai insisté : « Oui, j’ai bien mangé! ». En plus, c’était la vérité. Quelques petites boules de tô suffisent à tuer mon appétit. Mais elle s’est entêtée : elle m’a donné un bol de couscous. « C’est bon pour le ventre ». « Quoi, il est trop petit mon ventre? » « Il n’est pas assez gros ». On m’avait prévenue avant mon départ : en Afrique, une femme rondelette ou carrément grosse est une femme en bonne santé…
Puis, nous avons atteint les dunes. Mes premières dunes. Toutes orangées. Le contraste est marqué avec le ciel bleu. En quelques minutes, j’ai du sable partout. Comme toujours, des enfants du village viennent s’installer près de nous en nous observant de leurs grands yeux curieux. Noum se lance dans un grand discours pour promouvoir l’importance de l’école en apprenant que sur la douzaine de jeunes qui l’écoute, aucun ne la fréquente. Des mots qui martèlent durement ma bonne conscience occidentale : « des enfants qui ne vont pas à l’école ». J’ai déjà des chocs avec les Nomades, qui me demandent régulièrement de transcrire un message à leur place ou d’épeler une phrase. Et ils ont presque tous trente ans. L’éducation n’est pas un droit acquis, je m’en rends compte ici.
Des fillettes sont venues nous rejoindre, curieuses. Puis d’autres garçons. Nous avons dansé. Chanté. Fait des culbutes. Dessiné dans le sable. Creusé des trous. Grâce à deux ou trois d’entre eux qui parlent français, je peux communiquer avec les autres qui ne comprennent que le fulfulde. J’aurais passé la nuit avec eux, sous le clair de lune, à étirer ce moment de complicité et de joie toute simple. Parfois, le bonheur se contente de peu. Un sourire, un regard, et les barrières culturelles tombent.
Tout ce beau monde a fini par rentrer au village. En allant faire pipi (la toilette est derrière la deuxième dune à gauche) je me suis retrouvée avec une sale bestiole sur la jambe. Mi-crabe, mi-araignée. ÉNORME. J’ai vu ma vie défiler sous mes yeux et ma mort prochaine causée par la morsure de la terrible créature. Noum, attiré par mes cris, m’a sacré un coup de pied sur le tibia pour la faire déguerpir. Il m’a assuré que ce n’était rien de dangereux. Qu’est-ce qu’il en sait, lui? Un tel insecte ne peut pas être inoffensif. J’ai passé la nuit à redouter le retour de l’araignée. Et la fin de ma vie sur les dunes d’Oursi.
Au lever du jour, je me suis réveillée, surprise d’être encore en vie. Quelque peu incommodée par le vent chargé de sable qui s’était levé. Le Sahel grondait. Moi, ça m’amusait – même si toute cette poussière pénétrait mes yeux, mon nez, mes oreilles et les moindres racoins de mon sac à dos. Nous avons levé le camp en moins de deux, direction Gorom-Gorom. Une bourgade sahélienne qui accueille tous les jeudis le plus important marché d’Afrique de l’Ouest. Les ethnies de tous les villages environnants s’y retrouvent au milieu des fruits et des légumes, des pagnes, des vêtements et, cette journée-là, des tourbillons de sable. J’y ai aperçu mes premiers Touaregs. Leurs femmes sont magnifiques – peut-être les plus jolies femmes qu’il m’ait été donné d’admirer jusqu’ici. Un mélange de Noir, d’Arabe et d’Indien, on dirait. Habillées de tissus légers aux couleurs vives, un châle posé sur la tête, elles semblent insaisissables. J’enviais la forte impression de liberté qui se dégage d’elles. Mais ce n’était sûrement qu’une impression…
En plus des Touareg, j’ai vu à Gorom des Tamashek, des Peuls, des Mossi. Chaque groupe a ses caractéristiques, sa culture propre. Chaque ethnie est un monde en soi. Déjà, avant d’arriver au marché, je songeais aux photos fantastiques que j’allais pouvoir y faire. Je n’en ai pas pris une seule. Gorom ne se fixe pas sur une carte mémoire, Gorom ne s’imprime pas sur du papier photo. Gorom se vit, tout simplement.
Au kiosque de CD piratés, Noum a trouvé un disque de Garou. Il est un grand fan. Déjà, à ma première soirée à Bani, nous chantions « Sous le vent » en duo. Lui Garou, moi Céline. Trois fois plutôt qu’une. Il y a de ces moments indescriptibles qu’il est impossible d’oublier. La voix grave de Garou qui retentit entre les kiosques d’un marché sahélien burkinabé en fait partie.
En route sur la moto!
Les paysages sahéliens...
Noum sur les dunes d'Oursi
Après une nuit sur les dunes...
Le vent souffle avec rage!
dimanche 7 juin 2009
Un saut chez Les Nomades
Après une semaine à Ouaga, je commençais à avoir des fourmis dans les pieds. Je suis partie en direction du nord du pays, en plein Sahel. Suivant le conseil d'une amie de Geneviève, je suis allée m'établir chez Les Nomades, dans un village de 4000 habitants du nom de Bani. Les Nomades, c'est cinq gars qui n'ont pas eu la chance d'aller à l'école, mais qui ont de la motivation et des idées à revendre. Noum. Ousmane. Azziz. Ibrahima. Omar. Ils ont fondé une association qui vient en aide aux enfants et aux familles démunies du village en leur permettant l'accès à l'école et en leur fournissant certains moyens de subsistance. Une modeste auberge a été bâtie pour accueillir les voyageurs de passage, et les gars se sont convertis en d'excellents guides. Les Nomades, c'est un vent de fraîcheur, en dépit du mercure qui atteint les 48 degrés Celsius...
Bani, c'est en plein Sahel. Le dernier pas avant le Sahara. Pas d'électricité. Pas d'eau courante. On se lave au seau, et les chiottes, c'est rien de plus qu'un trou dans le sol. On s'y fait. J'ai dormi à la belle étoile toute la semaine, chaleur oblige. Les chambres deviennent de véritables saunas. Là-bas, la majorité de la population appartient à l'ethnie peule. Je suis tombée en amour avec ce peuple le jour où, au cégep, j'ai fait un travail sur eux dans un cours d'anthropologie. Et voilà que sans même le savoir je me retrouvais parmi eux. À entendre leur langue incompréhensible, le fulfulde. À boire le thé touareg. À causer avec les hommes. À ne rien faire d'autre qu'attendre que la chaleur passe. En Afrique, la vie a un autre rythme.
Je suis allée me balader à dos de dromadaire. J'ai fait la joie des enfants du village et j'ai été la risée de tous les adultes. Quand on décide de jouer à la touriste, il faut s'assumer. Nous sommes allés jusqu'à une petite communauté voisine, à proximité de laquelle nous avons passé la nuit. À la belle étoile. Étendus sur des nattes destinés à la prière des musulmans. Sous le regard attentif de jeunes enfants venus observer la Nassara et ses compagnons. Ils sont venus me serrer la main, l'un après l'autre, en murmurant un timide "Bonjour". Mon coeur fondait de tendresse pour ces petites bouilles si charmantes.
Au petit matin, Ousmane m'a emmenée voir la mine d'or tout près. Une visite qui m'a rendue mal à l'aise. À l'entrée de la mine, j'ai aperçu deux enfants qui ne devaient pas avoir plus de dix ans. Tout sales. Trempés. Déjà, ils bossent dur pour ramener un peu d'argent à la maison. Le rêve de tous les chercheurs d'or: devenir riche. Faire fortune. Pour nous, Occidentaux, la place des enfants n'est pas dans une mine, mais bien sur les bancs d'école. Être confronté à une autre réalité peut choquer. Rendre triste. Quel destin attend ces deux gamins? Les accidents sont nombreux dans la mine. Les conditions de travail, désastreuses. Leur espérance de vie ne doit pas franchir le cap des 40 ans.
Bani, c'est aussi sa mosquée, ou plutôt ses sept mosquées - construites par le grand-père de Noum dans les années 1970. Il y règne une telle fraîcheur et une telle tranquillité que j'avais envie d'y passer mes journées entières, les pieds dans le sable.
Mais cette semaine passée chez Les Nomades a surtout été l'occasion pour moi de repenser mon séjour au Burkina. De replanifier mon été. L'association mise sur pied par les gars a besoin de volontaires pour prêter main-forte. J'ai décidé de me lancer. C'est moi qui, dès le mois de juillet, vais dispenser les cours d'été aux jeunes du village. Je suis très enthousiasmée par ce projet. D'autant plus que je trouve tellement frustrant de ne pas comprendre ce que les gens disent, que j'ai exigé que l'on me donne des cours de fulfulde tous les jours. J'ai de l'ambition. Rien ne semble trop grand, trop gros, hors d'atteinte. Tout est à ma portée. Je ne serai pas venue en Afrique pour rien.
Avant de quitter le Canada, mon chemin africain n'était pas très clair. Heureusement, comme m'a dit quelqu'un un jour, lorsque je suis dessus, je sais le reconnaître. Chez les Nomades à Bani, je sais que je suis là où je dois être.
Je vous laisse aujourd'hui sur cette devinette nomade: Ça touche, ça touche pas; ça touche pas, ça touche. C'est quoi?
Le jour où j'ai rencontré un Roi
Nous avons quitté Bani en fin d'après-midi sur sa moto rouge. Passé un moment sous un baobab au bord de la piste. Pris quelques photos. Arrêté acheter du pain. Puis, nous sommes arrivés à destination. Un campement de huit cases rondes au toit pointu. Je l'ai aperçu. Le Roi. Assis sur un trône de boue séchée, abrité sous un toit de paille. Tentant d'imiter Noum qui me précédait, je me suis inclinée vers l'avant pour serrer sa main. Lui serrait la mienne au rythme des salutations qu'il formulait, dont je ne comprenais pas un traître mot et auxquelles je ne pouvais donc pas répondre. Entretemps, un banc de bois bleu a été disposé près de la moto. Le Naba - le Roi - est venu nous y rejoindre. Alors que Noum lui racontait son récent voyage en Europe et que son attention était tournée vers mon compagnon, j'ai pu l'observer sans crainte de croiser son regard. Ici, lorsque l'on veut témoigner du respect pour un aîné ou une personne au statut supérieur au nôtre, on évite de le regarder dans les yeux. Il était grand. Foncé. Les années avaient blanchi sa courte barbe. Modestement vêtu, il portait sur la tête la coiffe caractéristique des Nabas: ronde et un peu haute, ornée de petites croix aux couleurs du drapeau burkinabé. Son majeur gauche arborait une grosse bague en argent. Il m'inspirait confiance et sagesse. Et la succession d'individus qui venaient s'accroupir à ses pieds ne manquaient pas de m'impressionner également. Il a demandé à Noum de traduire ceci à mon intention: "Tu es ici comme chez ton père".
Les femmes du campement sont venues nous saluer, tête baissée, genoux fléchis et main gauche sur le coude droit. Une démonstration de respect, d'humilité, de déférence. Ce geste a pour moi des connotations infériorisantes pour celui qui l'accomplit. Ma peau m'accorde automatiquement un statut supérieur dont je ne veux pas. J'étais troublée. Un bol de liquide blanchâtre préparé à base de mil est apparu devant nous. Je me suis retrouvée avec un poupon dans les bras. Puis un deuxième. Noum a dû venir à ma rescousse.
Rapidement, le soleil a décliné. À nos côtés, la petite famille dont la moto avait fait panne sèche s'est procuré des bouteilles d'essence et a pu reprendre la route. Bébé enveloppé dans le pagne de maman. Flamboyant dans la lumière orangée. Jamais je n'aurais imaginé me trouver un jour devant si beau tableau. Noum et moi avons mangé des sandwiches aux sardines, avant de piger dans les chaudrons que des femmes ont laissé à nos pieds avec leur humilité habituelle. Tô, poulet et sauce gombos. Cette dernière, gluante et visqueuse, fait honneur à la réputation désastreuse que lui ont bâtie les Occidentaux. C'est une erreur (horreur) gastronomique. Rassasiés, nous avons entamé un carton de vin rouge importé d'Espagne, pour devenir lentement mais sûrement yéné-yéné. En québécois, on dirait "pompettes". Noum, lui, disait "en pet". Brusquement, le vent s'est levé. J'ai subi ma première tempête sahélienne. En quelques secondes à peine, l'air est devenu saturé de grains de sable. Sac au dos, moto à la main, on nous a escorté tant bien que mal jusqu'à la case des visiteurs où nous allions devoir passer la nuit. Ablay, un jeune garçon de huit ou neuf ans, s'est installé devant la porte avec tout le sérieux du monde comme un véritable gardin. Il a probablement été désigné par un adulte pour rester avec nous et nous assister. Ici, c'est comme ça: le rôle des plus jeunes est de servir les plus vieux. Noum l'a récompensé en lui offrant des cigarettes. J'étais indignée, mais je me suis retenue de faire un scandale. Je n'allais pas porter le poids de l'Afrique sur mes épaules.
Pendant ce temps, le sable s'engouffrait dans la hutte, s'infiltrait partout, me faisait tousser. À l'extérieur, le vent continuait de souffler avec rage, et je n'attendais qu'une accalmie pour aller soulager ma vessie. Peine perdue. J'allais devoir prendre mon mal en patience. Pour un bon moment. La tempête a fini par se calmer. Ablay s'est endormi. Noum aussi. Moi, j'ai eu du mal. Les tympans déchirés par les ronflements de mon compagnon autant que par les bêlements, piaillements et autres jappements de la basse-cour du campement. Rien à envier à la ferme à Mathurin. À quatre heures du matin, torturée tant par le supplice sonore que par la dureté du sol sur mes hanches, je me suis résignée: je ne pourrais plus dormir. Rien qu'une petite heure à attendre, à ressasser les souvenirs des derniers jours, à rêver: ici, les femmes se lèvent à cinq heures, en même temps que le soleil. Elles nous ont apporté les mêmes plats que la veille, que je n'ai pas eu le coeur d'avaler. Épuisée, courbaturée, le corps toujours recouvert d'une pellicule de sable et de sueur, je ne rêvais que d'une chose: sortir de cet état pitoyable. En milieu d'avant-midi, nous sommes allés rendre visite au Naba dans sa demeure. Il m'a demandé par l'entremise de Noum si je comptais revenir. J'ai répondu par l'affirmative, espérant avec sincérité pouvoir remplir ma promesse un jour. Je l'ai remercié pour son hospitalité. Sur ces mots, et sur un dernier signe de la main aux femmes restées dans l'enceinte du campement, Noum a mis la clé dans le contact et nous avons enfourché la moto en direction de notre village.
Et voilà comment j'en suis venue, un jour, à rencontrer un Roi.
mardi 2 juin 2009
Sortie de Ouaga...
Coincée dans un siège à peine large comme mes épaules, entre la fenêtre crasseuse et un Peul qui ne parle pas français, je découvre d'autres facettes du Burkina dans le bus qui m'emmène dans le nord du pays. La brousse. Mes premiers baobabs. Les minuscules villages ceints de murs de terre rouge, parsemés de huttes rondes au toit de paille qui doivent faire office d'entrepôts. Les bambins qui sautent d'excitation à la vue du bus sur le goudron. Mes premières femmes qui pilent le mil!!! Les secondes de découverte sont sans contredit les plus beaux moments qui me soient donnés de vivre...
Au moindre ralentissement du véhicule, des dizaines de femmes affluent, plateaux de victuailles en équilibre sur la tête, pour vendre aux voyageurs de quoi se rassasier. "Mon" Peul m'offre, comme le veulent les règles de politesse burkinabé, un des petits gâteaux qu'il vient de se procurer. J'accepte, souriante, enchantée à l'idée de goûter de nouvelles saveurs. Hélas. Imaginez une boule de pâte sans goût, croustillante, cuite dans l'huile et graisseuse à souhait. Je refuse poliment un deuxième gâteau et décide plutôt de lui rendre la pareille. Je sors de mon sac à dos un mélange de noix et de fruits séchés que je partage avec lui. La curiosité humaine étant ce qu'elle est, je me retrouve à partager ma collation avec toute la rangée. Le spectacle ne manque pas de me faire sourire: chaque homme examine d'un drôle d'air les graines que j'ai déposées dans sa main tendue. Surtout les mottons de canneberges séchées qui, ma foi, sont fort peu appétissants lorsque l'on ignore de quoi il s'agit. Malgré tout, mon voisin en redemande...
Au moindre ralentissement du véhicule, des dizaines de femmes affluent, plateaux de victuailles en équilibre sur la tête, pour vendre aux voyageurs de quoi se rassasier. "Mon" Peul m'offre, comme le veulent les règles de politesse burkinabé, un des petits gâteaux qu'il vient de se procurer. J'accepte, souriante, enchantée à l'idée de goûter de nouvelles saveurs. Hélas. Imaginez une boule de pâte sans goût, croustillante, cuite dans l'huile et graisseuse à souhait. Je refuse poliment un deuxième gâteau et décide plutôt de lui rendre la pareille. Je sors de mon sac à dos un mélange de noix et de fruits séchés que je partage avec lui. La curiosité humaine étant ce qu'elle est, je me retrouve à partager ma collation avec toute la rangée. Le spectacle ne manque pas de me faire sourire: chaque homme examine d'un drôle d'air les graines que j'ai déposées dans sa main tendue. Surtout les mottons de canneberges séchées qui, ma foi, sont fort peu appétissants lorsque l'on ignore de quoi il s'agit. Malgré tout, mon voisin en redemande...
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