Nous avons quitté Bani en fin d'après-midi sur sa moto rouge. Passé un moment sous un baobab au bord de la piste. Pris quelques photos. Arrêté acheter du pain. Puis, nous sommes arrivés à destination. Un campement de huit cases rondes au toit pointu. Je l'ai aperçu. Le Roi. Assis sur un trône de boue séchée, abrité sous un toit de paille. Tentant d'imiter Noum qui me précédait, je me suis inclinée vers l'avant pour serrer sa main. Lui serrait la mienne au rythme des salutations qu'il formulait, dont je ne comprenais pas un traître mot et auxquelles je ne pouvais donc pas répondre. Entretemps, un banc de bois bleu a été disposé près de la moto. Le Naba - le Roi - est venu nous y rejoindre. Alors que Noum lui racontait son récent voyage en Europe et que son attention était tournée vers mon compagnon, j'ai pu l'observer sans crainte de croiser son regard. Ici, lorsque l'on veut témoigner du respect pour un aîné ou une personne au statut supérieur au nôtre, on évite de le regarder dans les yeux. Il était grand. Foncé. Les années avaient blanchi sa courte barbe. Modestement vêtu, il portait sur la tête la coiffe caractéristique des Nabas: ronde et un peu haute, ornée de petites croix aux couleurs du drapeau burkinabé. Son majeur gauche arborait une grosse bague en argent. Il m'inspirait confiance et sagesse. Et la succession d'individus qui venaient s'accroupir à ses pieds ne manquaient pas de m'impressionner également. Il a demandé à Noum de traduire ceci à mon intention: "Tu es ici comme chez ton père".
Les femmes du campement sont venues nous saluer, tête baissée, genoux fléchis et main gauche sur le coude droit. Une démonstration de respect, d'humilité, de déférence. Ce geste a pour moi des connotations infériorisantes pour celui qui l'accomplit. Ma peau m'accorde automatiquement un statut supérieur dont je ne veux pas. J'étais troublée. Un bol de liquide blanchâtre préparé à base de mil est apparu devant nous. Je me suis retrouvée avec un poupon dans les bras. Puis un deuxième. Noum a dû venir à ma rescousse.
Rapidement, le soleil a décliné. À nos côtés, la petite famille dont la moto avait fait panne sèche s'est procuré des bouteilles d'essence et a pu reprendre la route. Bébé enveloppé dans le pagne de maman. Flamboyant dans la lumière orangée. Jamais je n'aurais imaginé me trouver un jour devant si beau tableau. Noum et moi avons mangé des sandwiches aux sardines, avant de piger dans les chaudrons que des femmes ont laissé à nos pieds avec leur humilité habituelle. Tô, poulet et sauce gombos. Cette dernière, gluante et visqueuse, fait honneur à la réputation désastreuse que lui ont bâtie les Occidentaux. C'est une erreur (horreur) gastronomique. Rassasiés, nous avons entamé un carton de vin rouge importé d'Espagne, pour devenir lentement mais sûrement yéné-yéné. En québécois, on dirait "pompettes". Noum, lui, disait "en pet". Brusquement, le vent s'est levé. J'ai subi ma première tempête sahélienne. En quelques secondes à peine, l'air est devenu saturé de grains de sable. Sac au dos, moto à la main, on nous a escorté tant bien que mal jusqu'à la case des visiteurs où nous allions devoir passer la nuit. Ablay, un jeune garçon de huit ou neuf ans, s'est installé devant la porte avec tout le sérieux du monde comme un véritable gardin. Il a probablement été désigné par un adulte pour rester avec nous et nous assister. Ici, c'est comme ça: le rôle des plus jeunes est de servir les plus vieux. Noum l'a récompensé en lui offrant des cigarettes. J'étais indignée, mais je me suis retenue de faire un scandale. Je n'allais pas porter le poids de l'Afrique sur mes épaules.
Pendant ce temps, le sable s'engouffrait dans la hutte, s'infiltrait partout, me faisait tousser. À l'extérieur, le vent continuait de souffler avec rage, et je n'attendais qu'une accalmie pour aller soulager ma vessie. Peine perdue. J'allais devoir prendre mon mal en patience. Pour un bon moment. La tempête a fini par se calmer. Ablay s'est endormi. Noum aussi. Moi, j'ai eu du mal. Les tympans déchirés par les ronflements de mon compagnon autant que par les bêlements, piaillements et autres jappements de la basse-cour du campement. Rien à envier à la ferme à Mathurin. À quatre heures du matin, torturée tant par le supplice sonore que par la dureté du sol sur mes hanches, je me suis résignée: je ne pourrais plus dormir. Rien qu'une petite heure à attendre, à ressasser les souvenirs des derniers jours, à rêver: ici, les femmes se lèvent à cinq heures, en même temps que le soleil. Elles nous ont apporté les mêmes plats que la veille, que je n'ai pas eu le coeur d'avaler. Épuisée, courbaturée, le corps toujours recouvert d'une pellicule de sable et de sueur, je ne rêvais que d'une chose: sortir de cet état pitoyable. En milieu d'avant-midi, nous sommes allés rendre visite au Naba dans sa demeure. Il m'a demandé par l'entremise de Noum si je comptais revenir. J'ai répondu par l'affirmative, espérant avec sincérité pouvoir remplir ma promesse un jour. Je l'ai remercié pour son hospitalité. Sur ces mots, et sur un dernier signe de la main aux femmes restées dans l'enceinte du campement, Noum a mis la clé dans le contact et nous avons enfourché la moto en direction de notre village.
Et voilà comment j'en suis venue, un jour, à rencontrer un Roi.
Toujours fascinant de te lire!
RépondreSupprimerJ'admire ton courage et ta compréhension, j'imagine qu'il en faut beaucoup pour vivre tout ça, accepter leur quotidien... Tes photos font rêver, tu es splendide sous le soleil d'Afrique!:) Ton projet de mini-professeure(!:D) est top; là encore, je te lève mon chapeau et te souhaite un franc succès la belle!!
Bizous, AudreyXx
Bien sur que je suis tes avantures, sinon je serais une mauvais future colloc! :)
RépondreSupprimerC'est comme de tomber dans une aventure littéraire qui ne nous semble pas tout à fait réelle!!
Honnêtement, tu écris très bien!!
Je sens que tu auras de la misère à partir de l'Afrique... J'ai raison? T'attache pas trop quand même, et reviens nous en pleine santé!
Le statut du blanc visiteur, je pense que tu devrais l'accepter, et en profiter. Même si les femmes te témoigne plus de respect qu'il ne t'es dû! Je pense que tu devrais laisser à ses gens le plaisir de te voir reconnaissante!
Bientôt, tu pourras apprendre à faire à manger, et là le contact avec elle pourra se faire plus facilement!!
Et l'école, t'as comencé à préparer tes cours? T'auras combien d'élèves? de quel(s) âge(s)? Ça c'est sur, la Vicki qui est partie du Québec au début du mois dernier va nous revenir changée (peut être pas trop bronzé :P)
Vis tout ça au Maximum!
Tu as l'étoffe d'une femme qui saura faire bouger les choses! Tu as trouvé la meilleure façon de contribuer à un monde meilleure, l'éducation des enfants!!
Bonne chance, et au plaisir de lire tes prochaines aventures
Tat
T'imagines-tu Vicki, la chance que tu as de faire de telles rencontres! Ca me depasse litteralement. Ca l'air tout simple comme rencontre, mais attention, c'etait un Roi! T'as du baggage pour faire une belle dissertation deja!
RépondreSupprimerKeep them coming!
dadXXXXXXX