Après mon exténuante journée au champ, allongée sous un arbre à karité, je ne suis pas au bout de mes peines. En soirée c'est le balafon au village, pour permettre à ceux qui n'ont pas pu assister au mariage de Geneviève et Babamine de célébrer un peu. Cet instrument de musique typique à l'Afrique de l'Ouest ressemble à un xylophone sous lequel ont été attachées des calebasses évidées; le même terme désigne aussi l'orchestre qui en joue et l'évènement dans son ensemble.
Avec mes compagnons, je fais un saut obligé dans la case de la vieille. Je dois lui annoncer officiellement mon départ prochain: "Maman, c'est demain que je vais quitter le village, avec beaucoup de tristesse." Yacoub traduit pour moi. La patriarche se désole que je ne puisse rester plus longtemps, elle qui, au lendemain de mon arrivée, s'était demandé pourquoi j'allais rester une semaine si on n'allait même pas pouvoir se parler. Puis, soudainement, c'est l'émoi dans la case. Quelqu'un traduit pour moi: un sorcier a jeté dieu-sait-quoi sur le feu et le riz refuse désormais de cuire. Ouioui, de la pure sorcellerie: ça existe ici. Et le chenapan est bien malintentionné puisqu'il refuse de renverser son sort. Deux gigantesques marmites sur un feu bien ardent, et dont le contenu ne cuit pourtant pas. Il faut le voir pour le croire (ou, du moins, pour admettre la possible existence de phénomènes paranormaux). C'est comme le gri-gri que j'ai aperçu plus tôt lorsqu'on est allé courir après les éléphants: une corne de vache, une touffe de cheveux et un bout de tissu rouge qui pendaient comme un macabre hochet au bout d'une branche d'arbre. Je n'en ai pas très bien saisi l'utilité, mais le seul fait que ce soit relié à la sorcellerie m'a donné froid dans le dos. (Ouvre la parenthèse: EH!! LES ELEPHANTS!! Je vous ai pas raconté? Comme la rumeur circulait dans le village qu'il y en avait à proximité, Yacoub et moi avons sauté sur sa bécane, appareils photo et vidéo au cou, et sommes partis à leur recherche. On les a trouvés. Une belle horde d'éléphants sauvages broutant tranquillement dans la végétation environnante. Brusquement, l'un d'eux s'est énervé. Son barissement s'est élevé haut et fort dans la brousse. Mon ranger de fortune a déclaré avec des trémolos dans la voix qu'il fallait courir. Vite. Alors, Vicki en gougounes et caméra à la main s'est mise à courir tant bien que mal entre les herbes hautes et les épines. Il y a belle lurette que je n'avais pas eu une telle frousse. Mon coeur battait la chamade. Pourtant, la frayeur passée, Yacoub a proposé de continuer à les suivre. Je soupçonne qu'il était plus excité que moi d'apercevoir les pachydermes. Même si en temps normal ces animaux sont une plaie pour les cultivateurs, car ils détruisent les récoltes en traversant les champs avec leurs grosses pattes. A nouveau, le plus imposant des éléphants a levé la trompe et émis son barissement. Mauvais signe. Yacoub m'a ordonné une deuxième fois de partir à courir. J'ai détalé sans demander mon reste. Et sans ressentir le besoin de continuer à leur courir après. C'est seulement à ce moment que j'ai appris que deux personnes ont été tuées récemment par des éléphants dans le coin. C'est pour me faire sentir brave que Yacoub m'a dit ça, ou quoi? Eh bien, après l'épisode "Bestiole non identifiée dans le désert", la très héroïque Vicki a à nouveau "fahis mourir" (pour emprunter l'orthographe d'une certaine Valérie) dans "Deux innocents en gougounes poursuivent un troupeau d'éléphants dans la brousse". Fin de la parenthèse.)
Avec toutes ces émotions, j'en étais où? Ah oui, au balafon. Au milieu des danseurs, le griot du village, complètement ivre, ne cesse de crier à qui veut bien l'entendre (et surtout à moi) "Bonne mariage! Bonne mariage!". C'est que les villageois me confondent souvent avec Geneviève, même si une bedaine de sept mois de grossesse distingue légèrement son physique du mien. Le griot, dans la coutume africaine, est le gardien de la tradition orale et de l'histoire des familles. J'ai eu affaire à lui il y a deux jours: il a récité mes louanges (j'ai aucune idée de quoi il a parlé: la généalogie de la famille Morin ne doit pas lui être familière), après quoi j'ai dû lui donner de l'argent. C'est de cela que vivent les griots; en tous cas, il a eu l'air satisfait des 250 francs (60 sous) qu'il a gagnés avec moi puisqu'il m'a remercié, dans le plus mauvais français du monde, pendant une demi-heure. Vieux ricaneur, va. Ce soir, entre les vapes de l'alcool dont tu as abusé, c'est à mon tour de rire de toi.
Le balafon, comme j'ai aussi pu le constater au mariage de Geneviève, est un véritable éclatement d'allégresse. La ségrégation entre les hommes et les femmes, si caractéristique du quotidien, semble s'estomper sur la "piste de danse", où tous se trémoussent et chantent au son de l'orchestre. Après avoir observé en quoi consistent les difficiles journées au village, nul doute que les gens saisissent toutes les occasions qui se présentent pour lâcher leur fou, et le balafon vient au premier rang des distractions - autant plus apprécié qu'il ne se produit pas souvent. Comme j'avais promis à tout le village que j'allais danser, eh bien, j'ai dû m'exécuter. Je suis entrée dans la ronde et j'ai esquissé quelques pas en me branlant le derrière et me secouant les épaules. Je me sentais ridicule dans mes culottes. Mais selon les dires de mes hôtes, j'ai fait honneur à tout le monde en participant à la danse. "Vraiment", devaient se dire les villageois, "c'est tout un numéro cette toubabou. Elle mange notre nourriture, va au champ, roule à vélo, fréquente l'école primaire et danse le balafon." Adama m'a chuchoté à l'oreille que ça discute fort dans mon dos. Les gens m'appellent "la courageuse". Ce sont précisément les gestes que j'ai posés pour tenter de m'intégrer dans la communauté qui m'ont valu ce qualificatif. Or, si, pour eux, il s'agit de courage, pour moi c'est tout simplement le cours normal des choses. La seule façon de procéder: mettre tous mes efforts en oeuvre pour essayer de vivre comme eux.
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Wouw!!!
RépondreSupprimerJajaja! tu me fais rire avec tes aventures de fous!!! c'est vrai que tu es courageuse de courrir apres les elephants!!en gougounes!!!
Aussi, j'ai eu assez d'images par rapport a ta danse-epaule jajjajaja!!!je pense je vais crever de rire!!!jajjaa!
Je payerais tres chere pour te voir courrir en gougounes et danse au milieu d'une foule ;)
Courage guapa!
Jose Fuca xx
J'ai vu sur le net de quoi ca avait l'air le balafon...Disons que ce que j'ai vu, c'etait ce qu'on pourrait appeler du balafon extreme! Si t'as l'intention de prendre des cours en revenant(oui ca existe), tu es aussi mieux de te prendre un abonnement d'un an chez le chiro, car le cou en mange une claque!
RépondreSupprimerA ce qui a trait aux photos de bebittes, ne risque surtout pas ta vie pour en prendre! courrir apres les elephants en gougounnes, tsé veut-dire!
Continue ton periple comme tu l'a commence, tu vis l'Afrique au max selon moi!
BYeXXXXXXX