Depuis mon épisode de défaillance médicale, la vie a repris son cours normal à Bani. Si ce n'est que les gens me souhaitent encore "Meilleure santé" et "Bonne guérison". La saison des Blancs bat son plein depuis peu et avec elle un parfum d'abondance flotte au-dessus de l'auberge: le beurre et le lait condensé sucré ont refait leur apparition sur la table du petit déjeuner. Pour moi, l'arrivée des touristes - que j'attendais avec grande impatience - signifie à la fois un peu de compagnie occidentale, et la possibilité - enfin! - de travailler sur mon projet de film. Ce qui, contre toute attente, n'est pas une mince affaire.
Et, finalement, après deux semaines à faire plus ou moins rien (incluant être malade), j'ai enfin pu commencer à honorer la raison de mon séjour à Bani: les cours d'été aux enfants. Déjà, plusieurs d'entre eux connaissaient mon nom, car chaque fois qu'ils criaient "toubakou" à mon passage, je prenais le temps de me présenter à eux. (Depuis, impossible de mettre le gros orteil hors de l'auberge sans que ne fusent de toutes parts d'attendrissants "Vickiiiii! Vickiiiii!". La contrepartie, c'est que maintenant toutes les jeunes touristes se font aussi appeler Vicki lorsqu'elles se baladent à Bani.) Déjà, aussi, nous nous étions rencontrés à deux reprises pour dessiner. (Si, chez nous, ça tient plus du jeu qu'autre chose, ici le dessin est une matière scolaire, et ceux qui ne fréquentent pas l'école "ne peuvent pas dessiner"). C'était le chaos total. Les enfants refusaient de partager les crayons et se les arrachaient des mains. Ils ne faisaient aucun cas des consignes que je donnais ("Aujourd'hui, on dessine des animaux") et s'entêtaient à tracer les seuls objets qu'ils ont appris en cours: drapeau burkinabé, voiture, case, mortier et seau. Au plus ai-je réussi à les faire innover en leur montrant le drapeau canadien. Et je ne suis pas peu fière, car ils le dessinent aujourd'hui d'eux-mêmes. Comme quoi la fraternité canado-burkinabé commence à un jeune âge!
En ce qui concerne les "vrais cours", c'est un peu n'importe quoi. La première fois, j'ai eu sept élèves entassés sur un banc de bois, devant un tableau qui date sans doute du début du siècle. Les choses auraient été faciles s'ils avaient tous eu le même âge, mais tel n'était pas le cas: j'en avais cinq de première année, une de deuxième et une de troisième. Je me doutais bien que le niveau ne serait pas le même qu'au Québec, mais ça m'a tout de même donné un choc de le constater. Après un an sur les bancs d'école, les enfants peuvent tracer les lettres sans problème mais n'arrivent pas du tout à lire. En fait, ils essaient de deviner plutôt que de lire. Après avoir inscrit à la craie une première phrase au tableau, mes élèves se sont mis à répéter pleins d'enthousiasme "Paco a cassé le canari*" (une phrase qu'on leur enseigne en classe), alors que j'avais écrit "Amadou mange le to". Un peu décontenancée, j'ai décidé de passer au calcul. Pour les additions, les jeunes comptent les traits sur leur ardoise; ils n'arrivent pas à calculer mentalement. Un des petits était très fort. Mais au moment où il a fait sa première erreur, il a déclaré que je n'y connaissais rien. Ils sont insolents, les petits Burkinabé. Turbulents, aussi. Pour les convaincre de se tenir tranquilles, Noum a dû promettre des bonbons à ceux qui auraient bien bossé. Sinon, pas de doute, je me serais retrouvée avec une tornade sur les bras. Aujourd'hui je compatis avec mes anciens profs du primaire. Ca prend de l'énergie. "On s'asseoit! Chacun a sa craie? Assis! Qui m'écoute? Ibrahim, est-ce que tu m'écoutes? Silence! Assis, j'ai dit!"... j'adoooooore jouer à la maîtresse d'école.
*Ici, un canari n'est pas un oiseau mais une jarre de terre cuite servant à entreposer l'eau.
En-dehors des cours, la routine continue. La neige, le froid et le Canada demeurent des sujets de conversation privilégiés avec les gens que je rencontre. Je reste encore sidérée devant ceux qui, voyant ma photo d'un ours polaire prise au zoo de St-Félicien, me demandent s'il s'agit d'un chien. Quelle drôle d'idée! Et lorsque mes interlocuteurs n'ont pas l'esprit trop fermé (ce qui, je l'avoue, est assez rare) et que la discussion s'y prête, je fais mon effort pour faire tomber certains préjugés. C'est ainsi qu'avec Amadou et Daouda, deux hommes incroyablement joviaux et ouverts, j'ai longuement expliqué et détaillé l'homosexualité, le mariage entre conjoints du même sexe, la pédophilie (qu'ils ne savaient distinguer de l'homosexualité); tant de sujets qui restent tabous ici et sur lesquels la population n'a aucun moyen de s'informer. "Ah bon? Les homosexuels ne choisissent pas d'être comme ça?". Nous avons même abordé les origines de l'être humain dans la perspective scientifique et, en apprentie anthropologue que je suis, je leur ai expliqué de mon mieux les théories de l'évolution d'Homo sapiens. "Mais pourquoi certains singes sont-ils devenus des hommes et d'autres sont restés singes?". Je garde de cet échange le souvenir formidable de deux Burkinabé curieux et disposés à apprendre, à s'instruire, à aller au-delà des préjugés, à prendre connaissance de ce qui peut se dire et se faire ailleurs.
Depuis que les touristes ont commencé à peupler l'auberge, je les suis souvent dans leurs balades et visites pour les besoins de mon projet. C'est ainsi que ce weekend j'ai accompagné treize Français et leur chauffeur-guide-papa burkinabé sur les dunes de sable pour une nuit à la belle étoile. J'ai eu froid. Tellement froid. Au petit matin, je me suis réveillée courbaturée et avec un mal de bloc du tonnerre. En rentrant à Bani dans leur minivan blanche on ne peut plus touriste au son de Bob Marley, nous avons évité de justesse un petit imprudent qui traversait le goudron d'un bord à l'autre en zigzagant. Nous avons préparé un couscous à s'en lécher les babines (ouioui, je me retrouve même à mettre la main à la pâte pour la préparation des repas des visiteurs!) avec du poulet que nous avons nous-mêmes égorgé, plumé et évidé. De la cage à l'assiette, quoi. Bon. Je ne devrais pas m'inclure dans le dernier "nous", car le poulet, j'y ai pas touché autrement qu'avec mes yeux et la lentille de ma caméra vidéo! Nous avons terminé la soirée au Nomade II, la nouvelle auberge encore en construction, avec divers lecteurs mp3 et ipod branchés sur les haut-parleurs de Noum. Un des Français a sélectionné une version remixée ultra techno de Destination Unknown. Ousmane en est resté pantois d'admiration, la bouche ouverte, les yeux dans le vide, il a soufflé: "Quelle magnifique musique."
Qu'est-ce qu'on n'entend pas, en Afrique. Ca me fait capoter.
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Merveilleux recit! Que dire autre que ca!
RépondreSupprimerJe crois que (tante) Francine, avec ses longues annees d'enseignement, te serait d'une aide preciseuse labas! Vous pourriez vous mettre a deux pour maitriser la "tite" gang! Farces a part, je suis sur que si t'avais plus de temps, tu reussirais a les rendre sages et attentifs...Qui ne se souvient pas du film "to sir with love"!
Ne lâche pas Vicki, je te comprend...c'est pour ça que nous avons 2 mois de vacances pas année...;P
RépondreSupprimerÉmilie
xx
Je souris en relisant le texte sur les cours !!Comme j'aimerais être avec toi même après 9 ans de retraite !
RépondreSupprimerDonnez-vous du temps (vous = toi et eux )!
Bientôt tu verras l'amélioration!
Moi aussi, j'ai déjà attiré leur attention avec des surprises ! Chut ! Chut!
Ouin ben des enfants, qu'ils soient québécois ou africains...ça restent des ''p'tits criss'' pareil! lol J'espère qu'ils ne te donnent pas trop de fil à retordre là là!
RépondreSupprimerLe dessin, une matière à l'école... j'aurais aimé ça être présente pour t'aider à donner ton cours! J'suis certaine que ton drapeau canadien était très beau! J'ai hâte de voir ça!
Des tapes sur les fesses avec une règle, ça marches-tu ça en Afrique? lol