lundi 27 juillet 2009

Ce matin, alors que je partais récupérer la pile de ma caméra laissée à charger à l'antenne*, un homme à bicyclette m'a abordée en fulfulde. Sa conversation dépassant largement les expressions de salutations auxquelles se limite ma connaissance de la langue, nous avons recouru au gardien pour assurer la traduction.
- Il se cherche une femme comme vous. Mais ah! Est-ce qu'il aura les moyens?
- Ah, moi, j'ai dit, ça coûte cher, et c'est payable en chameaux.
Ici, les gens utilisent invariablement chameau et dromadaire pour désigner la bête à une bosse.
- L'homme dit qu'il a beaucoup de chameaux, il en a quinze!
Sur ces entrefaits, j'ai remercié le gardien, lancé un sourire à mon nouveau prétendant, récupéré ma batterie et repris le chemin de l'auberge. Sitôt rentrée, j'ai pris Ousmane d'assaut:
- Ousmane! Quinze chameaux pour me marier, est-ce que c'est assez?
- Eh! Quinze chameaux! Ca manque hein! Pour te marier, ça vaut au moins trente, quarante chameaux. Quinze, en tous cas, ça manque.
Rassurée sur ma valeur marchande en tant qu'épouse potentielle, j'ai pu aller me doucher l'esprit tranquille. A peine sortie du petit enclos de banco, enroulée dans mon pagne, seau et savon à la main et encore dégoulinante, quelle ne fut pas ma surprise de tomber sur quatre des fillettes qui, selon leur humeur ou leur disponibilité, font aléatoirement partie de mes petits étudiants. Il n'était pas encore 8h00.
- Bonjour! Bien réveillées?
- Oui!
- Vous venez pour l'école?
- Oui!
- Ah mais moi je suis pas prête. Il faut me laisser prendre mon petit déjeuner, et ensuite on va commencer.
Ici, c'est comme ça. Les enfants attendent toujours après la maîtresse; c'est elle qui fait la pluie et le beau temps. Apparemment, je ne fais pas exception - on prend vite le rythme local, je vous assure. Et la seule fois où la maîtresse (i.e. Vicki) a attendu après ses élèves, elle a perdu patience et annulé la classe.

Ousmane a fait chauffer l'eau pour le thé et est allé chercher du pain. Tartines à la margarine et au sucre, vous avez déjà essayé? Quand il y a deux mois qu'on a vu ni confiture, ni beurre de peanut, ni Nutella, et encore moins des céréales Special K saveur vanille et petits fruits (un clin d'oeil à mon garde-manger montréalais!), ça passe drôlement bien. La panse remplie, mais les méninges encore ensommeillés, j'ai repensé en souriant à la soirée de la veille. J'avais invité un touriste français qui lui avait choisi le mauvais endroit où passer sa seule nuit à Bani (i.e. la seule autre auberge du village). Noum s'était donné la mission de nous raconter les plus abracadabrantes des histoires sur les Chinois (comme s'il s'y connaissait en matière de Chinois). Ousmane avait passé la soirée à garrocher au loin, par-dessus ma tête, comme s'il s'agissait de vulgaires cailloux, les gigantesques bibittes à carapace qui lui atterrissaient sans cesse dessus. Aziz, après s'être gavé de riz gras, s'était subitement mis à ronfler, plié en deux sur le banc de bois. Et moi? Moi, je riais aux larmes, témoin hilare des niaiseries, des créatures volantes, des ronflements. A minuit, n'en pouvant plus, j'ai sorti mon matelas dehors et me suis endormie, une fois de plus, à la belle étoile.

Les fillettes m'ont tirée de mes souvenirs. Des garçons sont arrivés, aussi. Les fouteurs de trouble. Nous avons traversé dans la cour de la nouvelle auberge, ma salle de classe improvisée, non sans croiser quelques courants d'air nauséabonds au passage. Les pluies combinées à la chaleur ne font pas bon ménage dans les villages sahéliens. On aurait dit que les latrines - qui sont toutes à ciel ouvert - sont en train de fermenter. Des centaines de milliards de mouches sont apparues, aussi, et comme Geneviève me disait lorsque nous étions à Ouaga, elles sont d'une arrogance insupportable. Tout ça me fait craindre le pire: épidémie de choléra, d'hépatite virale, de vers intestinaux. Rassurez-vous. Je m'y connais à peu près autant en matière de maladies infectieuses qu'en mécanique, c'est-à-dire pas beaucoup. Je devrais être en mesure de retourner saine et sauve au Quéec, et sans trop de virus dans l'organisme. Fingers crossed.

En classe, nous avons commencé la géographie du Canada. Un concept un peu abstrait compte tenu du fait que mes élèves ignoraient ce qu'est l'Afrique. Les saisons, ça, par contre, ils connaissent, et je leur ai enseigné qu'il en existe quatre dans mon beau pays (contre deux au Burkina). Ils ont copié les nouveaux mots sur leur ardoise et je leur ai fait articuler: "Prin-temps! Prin-temps! Pas trin-temps!". Pas "pren-ton" non plus, à la française; nonon, un beau printemps lourd d'accent québécois, bien de chez nous. Quand j'ai senti que j'étais sur le point de perdre leur attention, nous sommes passés au français. Je ne me rappelle plus quelle phrase j'ai écrit au tableau, mais la plus vieille m'a fait remarquer que j'avais omis la majuscule au début. Elle s'est levée et a récité d'un trait, comme une automate: "La-phra-se. La-phra-se-com-men-ce-tou-jours-par-u-ne-ma-jus-cu-le-et-se-ter-mi-ne-par-un-point." Moi qui croyais bien faire pour les plus jeunes, qui ne connaissent que les minuscules, je me suis fait avoir. C'est cette même élève qui m'a ensuite demandé de passer au chant (eh oui, tout comme le dessin, il s'agit d'une matière académique). Ca m'a pris tout mon p'tit change pour trouver l'énergie (et le courage!) de leur enseigner "Y'avait des crocrodiles et des orang-outans..." En une seule séance, je ne peux pas dire que j'ai réussi. Le fait qu'ils ne connaissent pas la moitié des animaux mentionnés n'a pas dû aider au succès de la chose. Et c'est là qu'une question existentielle qui m'avait déjà tourmentée il y a quelques années mais dont, de toute évidence, j'ai fini par oublier la conclusion, a ressurgi dans mon esprit: est-ce qu'on dit crocrodile ou crocodile?

*Dans les villages dépourvus d'électricité comme Bani, les gens chargent leurs cellulaires et batteries de tous genres à l'antenne qui assure le réseau téléphonique.

4 commentaires:

  1. Oui, c'est crocodile! Est-ce qu'ils savent au clair de la lune?
    Tu ferais un bon prof!
    Bravo!!!

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  2. hahhahaha! je vais donner 47 chameaux et une canne de sirop d'érable!!!! hahhaah! quelle folie, que mal-à-droit le bonhomme!!!
    Comment t'es-tu senti par rapport à ça? comme un objet ou comme quelqu'un de désiré? C'est trop weird...hahaha!
    Ah! oui! j'ai pensé que tu pourrais leur montrer la cucaracha, la cucaracha ya no puede caminar...nanannaaa! Ce n'est pas français mais ça poigne au bout après les jeunes ;)!!!

    aahhh! je rie plier en deux depuis tantôt...je m'imagine à ta place et je capote déjà...j'ai des sueurs hahaha! les enfants, la température, les vieux qui me courent après avec des chameaux...hahha les chameaux qui me lichent la face...hahaha!
    Ens't'cas! tu es pas mal bonne...et comique aussi!! :)

    J'ai hâte de voir ta petite face de toubakou!
    Bon courage!

    ;)

    Jose Fuca xx

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  3. Moi je pense que c'est croCRodile alors je vais dire que c'est croCOdile, parce que je dis toujours le contraire de ce que ça devrait être! Hahaha! J'vais y aller avec la réponse à ta mère, c'est plus safe!

    En parlant de tes céréales spécial K saveur vanille...j'ai bien envie de me prendre quelques boîtes chez toi à chaque fois que j'y vais! T'as pas besoin de tout ça ! lol Les as-tu compté avant de partir? hahaha...

    xxx

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  4. Colette a finalement réussi à s'inscrire sur le blog de Vicky.
    Je suis chaque fois très heureuse de te lire
    C'est une aventure fascinante et remplie d'émotions inattendue.
    Je m'imagine Vicky professeur du primaire Hi Hi !!!
    Comment tu réussis à faire une certaine discipline. Pourtant j'avais appris déjà que ces enfants étaients dociles...
    Je compte les dodos (7) je me prépare pour de départ en France le 7 août et nous serons de retour le 5 septembre. Visite de Paris mais surtout randonnée en montage les Alpes Françaises Je donnerai des nouvelles sur hotmail.
    Bizous Colette

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C'est un plaisir de savoir que tu suis mes aventures!